
Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a convoqué un Conseil de sécurité nationale d'urgence. La destruction du barrage de Kakhovka, dans le sud de l'Ukraine, ce mardi 6 juin aura « des conséquences terribles sur la vie des gens et sur l'environnement », a déploré le président ukrainien auprès de l'envoyé spécial du pape François, en visite à Kiev.
Moscou et Kiev se rejettent la responsabilité de l'attaque du barrage hydroélectrique de Kakhovka. Sa destruction pourrait avoir des conséquences désastreuses pour toutes les localités situées le long du fleuve Dniepr, jusqu’à son embouchure sur la mer Noire, située à 140 kilomètres en aval.
Des inondations, des habitants privés d'eau

À vol d'oiseau, le barrage se situe à 60 kilomètres en amont de la ville de Kherson. Il a été construit dans les années 1950 pendant la période soviétique. Il permettait notamment d'alimenter la Crimée annexée par Moscou depuis 2014. L'ouvrage et sa retenue contenaient environ 18 millions de mètres cubes d'eau.
Selon les autorités locales, installées par Moscou, la ville de Nova Kakhovka, est partiellement inondée, et l’on craint en aval du fleuve des conséquences désastreuses sur les deux rives pour les habitants. Qu’ils soient en zone occupée par les Russes, ou sur la partie du fleuve repassée sous contrôle ukrainien. 24 localités étaient d’ores et déjà inondées ce mardi à la mi-journée, a affirmé le ministre ukrainien de l'Intérieur, Igor Klymenko. « L'évacuation se poursuit », a assuré le ministre. Dans l'après-midi, les autorités ukrainiennes ont affirmé que « 17 000 civils » ont été évacués autour du barrage de Kakhovka.
Dans plusieurs zones qui longent le fleuve et dans les basses terres, il y a déjà beaucoup d'eau. Dans ce secteur il y a une évacuation en cours, la police et l’armée circulent et appellent la population à quitter leurs domiciles dans l’arrondissement de Korabel. C'est de là que les gens partent. Des bus sont partis, quelques magasins aussi ont été vidé de leurs produits car il a été prévu que l'eau monterait jusque-là.
Cette destruction devrait par ailleurs entraîner d'importantes difficultés pour l'approvisionnement en eau des habitants de la Crimée et la péninsule pourrait rester sans approvisionnement en eau pendant de nombreuses années. Une partie du sud de l'Ukraine risque également d'être laissée sans électricité. Et ce, d'autant que la centrale hydroélectrique du barrage de Kakhovka est « complètement détruite », a déclaré le patron de l'opérateur ukrainien Ukrhydroenergo, Igor Syrota, à la télévision ukrainienne. « La structure hydraulique est en train d'être emportée », a-t-il précisé.
La situation de la centrale de Zaporijjia inquiète
Le barrage forme un réservoir d’eau immense qui remonte jusqu’à la ville de Zaporijjia. Ce réservoir est d’une longueur de 240 kilomètres de long et il atteint jusqu’à 23 kilomètres de large. La retenue d'eau permet de refroidir les réacteurs de la centrale de Zaporijjia, qui risque quant à elle d’être sans système refroidissement.
Emmanuelle Galichet, chercheure spécialiste du nucléaire à l'Université Lyon 1Je ne crois pas qu'il faille s'inquiéter outre mesure. La centrale de Zaporijjia est la plus grande d'Europe, mais elle est arrêtée.
L'Ukraine s'est, elle, montrée alarmiste. « Le monde se retrouve une fois de plus au bord d'une catastrophe nucléaire », car la centrale nucléaire, la plus grande d'Europe, « a perdu sa source de refroidissement » et « ce danger augmente désormais rapidement », a déploré le conseiller à la présidence ukrainienne Mykhaïlo Podoliak, dans un message adressé à des journalistes. La société ukrainienne exploitante, Ukrhydroenergo, a estimé que le réservoir du barrage « devrait être opérationnel durant les quatre prochains jours », mais son niveau décroît de manière inquiétante.
La direction de la centrale, installée par l'occupation russe dans la zone, a pour sa part assuré que la situation était sous contrôle. « À l'heure actuelle, il n'y a pas de menace pour la sécurité. Cinq blocs sont arrêtés à froid, l'un est à "l'arrêt à chaud" », a indiqué sur Telegram le directeur, Iouri Tchernitchouk.
Les dégâts occasionnés au barrage « provoquent actuellement une diminution de l'ordre de cinq centimètres par heure », a confirmé le directeur général de l'AIEA, Rafael Grossi, dans une allocution au Conseil des gouverneurs qui se réunit cette semaine à Vienne.
Vers une catastrophe écologique ?
Cent cinquante tonnes d'huile moteur se sont déversées mardi dans le Dniepr, ont indiqué les responsables ukrainiens. « Il existe également un risque de nouvelles fuites d'huile, ce qui a un impact négatif sur l'environnement », a fustigé sur Telegram Daria Zarivna, conseillère presse du chef de l'administration présidentielle ukrainienne, Andriï Iermak. Dans un communiqué, la présidence ukrainienne avait chiffré plus tôt mardi ce « risque de fuite supplémentaire » à « plus de 300 tonnes ». Sur Telegram, Andriï Iermak a lui dénoncé « un écocide », soit un crime contre l'environnement, de la part de la Russie.
La destruction du barrage de Nova Kakhovka fait craindre des conséquences importantes sur la faune et la flore de cette partie sud de l'Ukraine. « Les atteintes envers l'environnement sont particulièrement préoccupantes », a de son côté déclaré le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Dmytro Kouleba. « Des écosystèmes entiers sont confrontés à des dégâts à long-terme et irréversibles à cause des inondations. »
Un intérêt stratégique évident
Le barrage de Kakhovka sert également à de nombreuses industries. Sa fonction est absolument essentielle en temps de paix, et en temps de guerre, il constitue une infrastructure cruciale pour les Russes, puisqu’il permet d’assurer l’approvisionnement en eau de la Crimée, et pour les Ukrainiens, qui auraient pu s’en servir pour franchir le Dniepr.
D’un point de vue stratégique, l’inondation de toute la zone située en aval du barrage pourrait compliquer la contre-offensive ukrainienne, c’est pour cette raison d’ailleurs que les autorités ukrainiennes accusent la Russie d’avoir volontairement détruit le barrage.
« Pour la défense, ce sont évidemment les Russes qui ont intérêt [a mené cette attaque, NDLR]. Cela leur permet d’élargir le fossé anti-chars que représente le Dniepr et donc, de se prémunir sur la gauche de leur dispositif, j’allais dire de la mer Noire jusqu’à Zaporijjia, de façon à ce que les Ukrainiens ne puissent pas attaquer dans cette région-là », estime le général Dominique Trinquand, ancien chef de la mission militaire française auprès de l’ONU.
En octobre 2022, alors que les combats faisaient rage dans le sud de l'Ukraine, le président Zelensky avait déjà accusé les forces de Moscou d'avoir « miné » le barrage et les unités de la centrale. Dans le même temps, Volodymyr Zelensky, note qu'en sapant la centrale hydroélectrique, les Russes « ont délibérément porté un coup aux habitants de la Crimée occupée ».
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