关于【Littérature】分类的文章

Voix d’automne 秋之聲

La plupart des oiseaux migrent en silence, Mais pas les oies sauvages. En Amérique du Nord, qu'on soit en pleine ville, dans un jardin de banlieue ou dans un bois, on ne peut ignorer leur passage.

La plupart des oiseaux migrent en silence, Mais pas les oîes sauvages.

D'abord on les entend criailler de loin, comme un faible écho des rumeurs du ciel. On lècve 书中打印错误 les yeux. Le bruit augmente. Puis elles apparaissent, formant un V en pointillé.

On écoute et on les observe. Elles volent si haut qu'elles n'ont pas l'air d'aller vite. Si le pointillé du V est serré, ce sont presque sûrement des bernaches 【鸟类】黑雁 canadiennes. S'il est moins régulier, ondule ou forme simplement une longue ligne droite, il s'agit probablement d'oies des neiges 雪雁, plus rares. Quoi qu'il en soit, leur cacardage est comme la voix de l'automne. Sans s'arrêter elles poursuivent leur route au-dessus des collines et des agglomérations 居民聚集地, vers l'horizon lointain et bien au-delà, en direction du sud, ne laissant 只留下 derrière elles que cet écho incessant, faible et obsédant.

Libres comme le vent de l'automne, les oies suivent le soleil. Le bruît de leur passage a quelque chose de réconfortant et d'un peu triste à la fois. Peut-être est-ce l'écho d'un été disparu, encore un.

Peut-être | un hymne des cieux à la liberté. Toujours | est-il qu'il nous hante, nous qui sommes rivés au sol.

Mon oncle Jules 我的叔叔于勒(汉文/法文)

Mon Oncle Jules

汉文版► / 法文版

Guy de Maupassant : Mon oncle Jules. Texte publié dans Le Gaulois du 7 août 1883, puis publié dans le recueil Miss Harriet (pp. 295-313). Il a également été repris dans La Vie populaire du 4 janvier 1885, dans le recueil Contes choisis (pp. 193-207), dans les Annales politiques et littéraires du 12 février 1888 et dans le supplément littéraire illustré du Petit Parisien du 11 mai 1890. Vous pouvez consulter la version illustrée par Charles Morel, aux éditions P. Ollendorff, 1901.

我的叔叔于勒

1883年8月7日报纸截图

À M. Achille Bénouville.

Un vieux pauvre, à barbe blanche, nous demanda l’aumône. Mon camarade Joseph Davranche lui donna cent sous. Je fus surpris. Il me dit :

— Ce misérable m’a rappelé une histoire que je vais te dire et dont le souvenir me poursuit sans cesse. La voici :

*

Ma famille, originaire du Havre, n’était pas riche. On s’en tirait, voilà tout. Le père travaillait, rentrait tard du bureau et ne gagnait pas grand-chose. J’avais deux sœurs.

Ma mère souffrait beaucoup de la gêne où nous vivions, et elle trouvait souvent des paroles aigres pour son mari, des reproches voilés et perfides. Le pauvre homme avait alors un geste qui me navrait. Il se passait la main ouverte sur le front, comme pour essuyer une sueur qui n’existait pas, et il ne répondait rien. Je sentais sa douleur impuissante. On économisait sur tout ; on n’acceptait jamais un dîner, pour n’avoir pas à le rendre ; on achetait les provisions au rabais, les fonds de boutique. Mes sœurs faisaient leurs robes elles-mêmes et avaient de longues discussions sur le prix d’un galon qui valait quinze centimes le mètre. Notre nourriture ordinaire consistait en soupe grasse et bœuf accommodé à toutes les sauces. Cela est sain et réconfortant, paraît-il ; j’aurais préféré autre chose.

On me faisait des scènes abominables pour les boutons perdus et les pantalons déchirés.

Mais chaque dimanche nous allions faire notre tour de jetée en grande tenue. Mon père, en redingote, en grand chapeau, en gants, offrait le bras à ma mère, pavoisée comme un navire un jour de fête. Mes sœurs, prêtes les premières, attendaient le signal du départ ; mais, au dernier moment, on découvrait toujours une tache oubliée sur la redingote du père de famille, et il fallait bien vite l’effacer avec un chiffon mouillé de benzine.

Mon père, gardant son grand chapeau sur la tête, attendait, en manches de chemise, que l’opération fût terminée, tandis que ma mère se hâtait, ayant ajusté ses lunettes de myope, et ôté ses gants pour ne les pas gâter.

On se mettait en route avec cérémonie. Mes sœurs marchaient devant, en se donnant le bras. Elles étaient en âge de mariage, et on en faisait montre en ville. Je me tenais à gauche de ma mère, dont mon père gardait la droite. Et je me rappelle l’air pompeux de mes pauvres parents dans ces promenades du dimanche, la rigidité de leurs traits, la sévérité de leur allure. Ils avançaient d’un pas grave, le corps droit, les jambes raides, comme si une affaire d’une importance extrême eût dépendu de leur tenue.

Et chaque dimanche, en voyant entrer les grands navires qui revenaient de pays inconnus et lointains, mon père prononçait invariablement les mêmes paroles :

— Hein ! si Jules était là-dedans, quelle surprise !

Mon oncle Jules, le frère de mon père, était le seul espoir de la famille, après en avoir été la terreur. J’avais entendu parler de lui depuis mon enfance, et il me semblait que je l’aurais reconnu du premier coup, tant sa pensée m’était devenue familière. Je savais tous les détails de son existence jusqu’au jour de son départ pour l’Amérique, bien qu’on ne parlât qu’à voix basse de cette période de sa vie.

Il avait eu, paraît-il, une mauvaise conduite, c’est-à-dire qu’il avait mangé quelque argent, ce qui est bien le plus grand des crimes pour les familles pauvres. Chez les riches, un homme qui s’amuse fait des bêtises. Il est ce qu’on appelle, en souriant, un noceur. Chez les nécessiteux, un garçon qui force les parents à écorner le capital devient un mauvais sujet, un gueux, un drôle !

Et cette distinction est juste, bien que le fait soit le même, car les conséquences seules déterminent la gravité de l’acte.

Enfin l’oncle Jules avait notablement diminué l’héritage sur lequel comptait mon père ; après avoir d’ailleurs mangé sa part jusqu’au dernier sou.

On l’avait embarqué pour l’Amérique, comme on faisait alors, sur un navire marchand allant du Havre à New-York.

Une fois là-bas, mon oncle Jules s’établit marchand de je ne sais quoi, et il écrivit bientôt qu’il gagnait un peu d’argent et qu’il espérait pouvoir dédommager mon père du tort qu’il lui avait fait. Cette lettre causa dans la famille une émotion profonde. Jules, qui ne valait pas, comme on dit, les quatre fers d’un chien, devint tout à coup un honnête homme, un garçon de cœur, un vrai Davranche, intègre comme tous les Davranche.

Un capitaine nous apprit en outre qu’il avait loué une grande boutique et qu’il faisait un commerce important.

Une seconde lettre, deux ans plus tard, disait : « Mon cher Philippe, je t’écris pour que tu ne t’inquiètes pas de ma santé, qui est bonne. Les affaires aussi vont bien. Je pars demain pour un long voyage dans l’Amérique du Sud. Je serai peut-être plusieurs années sans te donner de mes nouvelles. Si je ne t’écris pas, ne sois pas inquiet. Je reviendrai au Havre une fois fortune faite. J’espère que ce ne sera pas trop long, et nous vivrons heureux ensemble...  »

Cette lettre était devenue l’évangile de la famille. On la lisait à tout propos, on la montrait à tout le monde.

Pendant dix ans, en effet, l’oncle Jules ne donna plus de nouvelles ; mais l’espoir de mon père grandissait à mesure que le temps marchait ; et ma mère aussi disait souvent :

— Quand ce bon Jules sera là, notre situation changera. En voilà un qui a su se tirer d’affaire !

Et chaque dimanche, en regardant venir de l’horizon les gros vapeurs noirs vomissant sur le ciel des serpents de fumée, mon père répétait sa phrase éternelle :

— Hein ! si Jules était là-dedans, quelle surprise !

Et on s’attendait presque à le voir agiter un mouchoir, et crier :

— Ohé ! Philippe.

On avait échafaudé mille projets sur ce retour assuré ; on devait même acheter, avec l’argent de l’oncle, une petite maison de campagne près d’Ingouville. Je n’affirmerais pas que mon père n’eût point entamé déjà des négociations à ce sujet.

L’aînée de mes sœurs avait alors vingt-huit ans ; l’autre vingt-six. Elles ne se mariaient pas, et c’était là un gros chagrin pour tout le monde.

Un prétendant enfin se présenta pour la seconde. Un employé, pas riche, mais honorable. J’ai toujours eu la conviction que la lettre de l’oncle Jules, montrée un soir, avait terminé les hésitations et emporté la résolution du jeune homme.

On l’accepta avec empressement, et il fut décidé qu’après le mariage toute la famille ferait ensemble un petit voyage à Jersey.

Jersey est l’idéal du voyage pour les gens pauvres. Ce n’est pas loin ; on passe la mer dans un paquebot et on est en terre étrangère, cet îlot appartenant aux Anglais. Donc, un Français, avec deux heures de navigation, peut s’offrir la vue d’un peuple voisin chez lui et étudier les mœurs, déplorables d’ailleurs, de cette île couverte par le pavillon britannique, comme disent les gens qui parlent avec simplicité.

Ce voyage de Jersey devint notre préoccupation, notre unique attente, notre rêve de tous les instants.

On partit enfin. Je vois cela comme si c’était d’hier : le vapeur chauffant contre le quai de Granville ; mon père, effaré, surveillant l’embarquement de nos trois colis ; ma mère inquiète ayant pris le bras de ma sœur non mariée, qui semblait perdue depuis le départ de l’autre, comme un poulet resté seul de sa couvée ; et, derrière nous, les nouveaux époux qui restaient toujours en arrière, ce qui me faisait souvent tourner la tête.

Le bâtiment siffla. Nous voici montés, et le navire, quittant la jetée, s’éloigna sur une mer plate comme une table de marbre vert. Nous regardions les côtes s’enfuir, heureux et fiers comme tous ceux qui voyagent peu.

Mon père tendait son ventre, sous sa redingote dont on avait, le matin même, effacé avec soin toutes les taches, et il répandait autour de lui cette odeur de benzine des jours de sortie, qui me faisait reconnaître les dimanches.

Tout à coup, il avisa deux dames élégantes à qui deux messieurs offraient des huîtres. Un vieux matelot déguenillé ouvrait d’un coup de couteau les coquilles et les passait aux messieurs, qui les tendaient ensuite aux dames. Elles mangeaient d’une manière délicate, en tenant l’écaille sur un mouchoir fin et en avançant la bouche pour ne point tacher leurs robes. Puis elles buvaient l’eau d’un petit mouvement rapide et jetaient la coquille à la mer.

Mon père, sans doute, fut séduit par cet acte distingué de manger des huîtres sur un navire en marche. Il trouva cela bon genre, raffiné, supérieur, et il s’approcha de ma mère et de mes sœurs en demandant :

— Voulez-vous que je vous offre quelques huîtres ?

Ma mère hésitait, à cause de la dépense ; mais mes deux sœurs acceptèrent tout de suite. Ma mère dit, d’un ton contrarié :

— J’ai peur de me faire mal à l’estomac. Offre ça aux enfants seulement, mais pas trop, tu les rendrais malades.

Puis, se tournant vers moi, elle ajouta :

— Quant à Joseph, il n’en a pas besoin ; il ne faut point gâter les garçons.

Je restai donc à côté de ma mère, trouvant injuste cette distinction. Je suivais de l’œil mon père, qui conduisait pompeusement ses deux filles et son gendre vers le vieux matelot déguenillé.

Les deux dames venaient de partir, et mon père indiquait à mes sœurs comment il fallait s’y prendre pour manger sans laisser couler l’eau ; il voulut même donner l’exemple et il s’empara d’une huître. En essayant d’imiter les dames, il renversa immédiatement tout le liquide sur sa redingote et j’entendis ma mère murmurer :

— Il ferait mieux de se tenir tranquille.

Mais tout à coup mon père me parut inquiet ; il s’éloigna de quelques pas, regarda fixement sa famille pressée autour de l’écailleur, et, brusquement, il vint vers nous. Il me sembla fort pâle, avec des yeux singuliers. Il dit, à mi-voix, à ma mère :

— C’est extraordinaire, comme cet homme qui ouvre les huîtres ressemble à Jules.

Ma mère, interdite, demanda :

— Quel Jules ?...

Mon père reprit :

— Mais... mon frère... Si je ne le savais pas en bonne position, en Amérique, je croirais que c’est lui.

Ma mère effarée balbutia :

— Tu es fou ! Du moment que tu sais bien que ce n’est pas lui, pourquoi dire ces bêtises-là ?

Mais mon père insistait :

— Va donc le voir, Clarisse ; j’aime mieux que tu t’en assures toi-même, de tes propres yeux.

Elle se leva et alla rejoindre ses filles. Moi aussi, je regardais l’homme. Il était vieux, sale, tout ridé, et ne détournait pas le regard de sa besogne.

Ma mère revint. Je m’aperçus qu’elle tremblait. Elle prononça très vite :

— Je crois que c’est lui. Va donc demander des renseignements au capitaine. Surtout sois prudent, pour que ce garnement ne nous retombe pas sur les bras, maintenant !

Mon père s’éloigna, mais je le suivis. Je me sentais étrangement ému.

Le capitaine, un grand monsieur, maigre, à longs favoris, se promenait sur la passerelle d’un air important, comme s’il eût commandé le courrier des Indes.

Mon père l’aborda avec cérémonie, en l’interrogeant sur son métier avec accompagnement de compliments :

« Quelle était l’importance de Jersey ? Ses productions ? Sa population ? Ses mœurs ? Ses coutumes ? La nature du sol », etc., etc.

On eût cru qu’il s’agissait au moins des États-Unis d’Amérique.

Puis on parla du bâtiment qui nous portait, l’Express ; puis on en vint à l’équipage. Mon père, enfin, d’une voix troublée :

— Vous avez là un vieil écailleur d’huîtres qui paraît bien intéressant. Savez-vous quelques détails sur ce bonhomme ?

Le capitaine, que cette conversation finissait par irriter, répondit sèchement :

— C’est un vieux vagabond français que j’ai trouvé en Amérique l’an dernier, et que j’ai rapatrié. Il a, paraît-il, des parents au Havre, mais il ne veut pas retourner près d’eux, parce qu’il leur doit de l’argent. Il s’appelle Jules... Jules Darmanche ou Darvanche, quelque chose comme ça, enfin. Il parait qu’il a été riche un moment là-bas, mais vous voyez où il en est réduit maintenant.

Mon père, qui devenait livide, articula, la gorge serrée, les yeux hagards :

— Ah ! ah ! très bien..., fort bien... Cela ne m’étonne pas... Je vous remercie beaucoup, capitaine.

Et il s’en alla, tandis que le marin le regardait s’éloigner avec stupeur.

Il revint auprès de ma mère, tellement décomposé qu’elle lui dit :

— Assieds-toi ; on va s’apercevoir de quelque chose.

Il tomba sur le banc en bégayant :

— C’est lui, c’est bien lui !

Puis il demanda :

— Qu’allons-nous faire ?...

Elle répondit vivement :

— Il faut éloigner les enfants. Puisque Joseph sait tout, il va aller les chercher. Il faut prendre garde surtout que notre gendre ne se doute de rien.

Mon père paraissait atterré. Il murmura :

— Quelle catastrophe !

Ma mère ajouta, devenue tout à coup furieuse :

— Je me suis toujours doutée que ce voleur ne ferait rien, et qu’il nous retomberait sur le dos ! Comme si on pouvait attendre quelque chose d’un Davranche !...

Et mon père se passa la main sur le front, comme il faisait sous les reproches de sa femme.

Elle ajouta :

— Donne de l’argent à Joseph pour qu’il aille payer ces huîtres, à présent. Il ne manquerait plus que d’être reconnus par ce mendiant. Cela ferait un joli effet sur le navire. Allons-nous-en à l’autre bout, et fais en sorte que cet homme n’approche pas de nous !

Elle se leva, et ils s’éloignèrent après m’avoir remis une pièce de cent sous.

Mes sœurs, surprises, attendaient leur père. J’affirmai que maman s’était trouvée un peu gênée par la mer, et je demandai à l’ouvreur d’huîtres :

— Combien est-ce que nous vous devons, monsieur ?

J’avais envie de dire : mon oncle.

Il répondit :

— Deux francs cinquante.

Je tendis mes cent sous et il me rendit la monnaie.

Je regardais sa main, une pauvre main de matelot toute plissée, et je regardais son visage, un vieux et misérable visage, triste, accablé, en me disant :

— C’est mon oncle, le frère de papa, mon oncle !

Je lui laissai dix sous de pourboire. Il me remercia :

— Dieu vous bénisse, mon jeune monsieur !

Avec l’accent d’un pauvre qui reçoit l’aumône. Je pensai qu’il avait dû mendier, là-bas !

Mes sœurs me contemplaient, stupéfaites de ma générosité.

Quand je remis les deux francs à mon père, ma mère, surprise, demanda :

— Il y en avait pour trois francs ?... Ce n’est pas possible.

Je déclarai d’une voix ferme :

— J’ai donné dix sous de pourboire.

Ma mère eut un sursaut et me regarda dans les yeux :

— Tu es fou ! Donner dix sous à cet homme, à ce gueux !...

Elle s’arrêta sous un regard de mon père, qui désignait son gendre.

Puis on se tut.

Devant nous, à l’horizon, une ombre violette semblait sortir de la mer. C’était Jersey.

Lorsqu’on approcha des jetées, un désir violent me vint au cœur de voir encore une fois mon oncle Jules, de m’approcher, de lui dire quelque chose de consolant, de tendre.

Mais, comme personne ne mangeait plus d’huîtres, il avait disparu, descendu sans doute au fond de la cale infecte où logeait ce misérable.

Et nous sommes revenus par le bateau de Saint-Malo, pour ne pas le rencontrer. Ma mère était dévorée d’inquiétude.

Je n’ai jamais revu le frère de mon père !

Voilà pourquoi tu me verras quelquefois donner cent sous aux vagabonds.

7 août 1883

「汉语翻译版」

一个白胡子穷老头儿向我们讨钱。我的同伴约瑟夫·达夫朗什竟给了他一个五法郎的银币。我感到很惊奇。他于是对我说:这个穷汉使我回想起了一件事,这件事我一直记在心上,念念不忘,我这就进给您听。事情是这样的:我的家庭原籍勒阿弗尔,并不是有钱人家,也就是勉强凑合罢了。我的父亲做着事,很晚才从办公室回来,挣的钱不多。我有两个姐姐。
我的母亲对我们的拮据生活感到非常痛苦,她常常找出一些尖酸刻薄的话,一些含蓄、恶毒的责备话发泄在我的父亲身上。这个可怜人这时候总做出一个手势,叫我看了心里十分难过。他总是张开了手摸一下额头,好像要抹去根本不存在的汗珠,并且总是一句话也不回答。我体会到他那种无可奈何的痛苦。那时家里样样都要节省;有人请吃饭是从来不敢答应的,以免回请;买日用品也是常常买减价的日用品,和店铺里铺底的存货。姐姐们自己做衣服,买十五个铜子一米的花边,常常还要在价钱上讨论半天。我们日常吃的是肉汤和各种做法的牛肉。据说这又卫生又富于营养;不过我还是喜欢吃别的东西。我要是丢了钮子或是撕破了裤子,那就要狠狠地挨一顿骂。
可是每星期日我们都要衣冠整齐地到防波堤上去散步。我的父亲穿着礼服,戴着礼帽,套着手套,让我母亲挽着胳膊,我的母亲打扮得五颜六色,好像节日悬万国旗的海船。姐姐们总是最先打扮舒齐,等待着出发的命令,可是到了最后一刻,总会在一家之主的礼服上发现一块忘记擦掉的污迹,于是赶快用旧布蘸了汽油来把它擦掉。
我的父亲于是头上依旧顶着大礼帽,只穿着背心,露着两只衬衫袖管,等着这道手续做完;在这时候,我的母亲架上了她的近视眼镜,脱下了手套免得弄脏,忙得个不亦乐乎。
全家很隆重地上路了。姐姐们挽着胳膊走在最前面。她们已经到了出嫁的年龄,所以常带她们出来叫城里人看看。我依在我母亲的左边,我父亲在她的右首。我现在还记得我可怜的双亲在星期日散步时候那种正颜厉色、举止庄重、郑重其事的神气。他们挺直了腰,伸直了腿,迈着沉着的步伐向前走着,就仿佛他们的态度举止关系着一桩极端重要的大事。
每个星期日,只要一看见那些从辽远的陌生地方回来的大海船开进港口,我的父亲总要说他那句从不变更的话:“唉!如果于勒就在这条船上,那会多么叫人惊喜呀!”
我父亲的弟弟于勒叔叔是全家唯一的希望,而在这以前曾经是全家的祸害。我从小就听家里人谈论这位叔叔,我对他已是那样熟悉,大概一见面就能立刻认出他来。他动身到美洲去以前的生活,连细枝末节我都完全知道,虽然家里人谈起他这一段生活总是压低了声音。
据说他当初行为很不端正,就是说他曾经挥霍过一些钱财,这在穷人的家庭里是罪恶当中最大的一种。在有钱人的家里,一个人吃喝玩乐无非算是糊涂荒唐。大家笑嘻嘻地称呼他一声花花公子。在生活困难的家庭里,一个人要是逼得父母动老本儿,那他就是一个坏蛋,一个流氓,一个无赖了。
虽然事情是一样的事情,这样区别开来还是对的,因为行为的好坏,只有结果能够决定。
总之,于勒叔叔把自己应得的那部分遗产吃得一干二净之后,还大大减少了我父亲所指望的那一部分。
按照当时的惯例,他被送上一只从勒阿弗尔开往纽约的商船,到美洲去了。
一到了那里,我这位于勒叔叔就做上了不知什么买卖,不久就写信来说他赚了点钱,并且希望能够赔偿我父亲的损失。这封信在我的家庭里引起了极大的震动。于勒,大家都认为分文不值的于勒,一下子成了正直好人,有良心的人,达夫朗什家的好子弟,跟所有达夫朗什家的子弟一样公正无欺了。
有一位船长又告诉我们,说他已租了一所大店铺,做着一桩很大的买卖。
两年后又接到第二封信,信上说:我亲爱的菲利普,我给你写这封信是免得你担心我的健康,我身体很好。买卖也好。明天我就动身到南美去作一次长期旅行,也许要好几年不给你写信。如果真的不给你写信,你也不必担心。我发了财就会回勒阿弗尔的。我希望为期不会太远,那时我们就可以一起快活地过日子了……
这封信成了我们家里的福音书。一有机会就要拿出来念,见人就拿出来给他看。
果然,十年之内于勒叔叔没有再来过信,可是我父亲的希望却在与日俱增;我的母亲也常常这样说:“只要这个好心的于勒一回来,我们的境况就不同了。他可真算得一个有办法的人!”
于是每个星期日,一看见大轮船向上空喷着蜿蜒如蛇的黑烟,从天边驶过来的时候,我父亲总是重复说他那句永不变更的话:“唉!如果于勒就在这条船上,那会多么叫人惊喜呀!”简直就像是马上可以看见他手里挥着手帕叫喊:“喂!菲利普!”
叔叔回国这桩事十拿九稳,大家拟定了上千种计划,甚至于计划到要用这位叔叔的钱在安古维尔附近置一所别墅。我不敢肯定我的父亲是不是已经就这件事进行过商谈。
我的大姐那时二十八岁,二姐二十六岁。她们还没有结婚,全家都为这件事十分发愁。
后来终于有一个看中二姐的人上门来了。他是一个公务员没有什么钱,但是诚实可靠。我总认为这个年轻人下决心求婚,不再迟疑,完全是因为有一天晚上我们给他看了于勒叔叔的信的缘故。
我们家赶忙答应了他的请求,并且决定婚礼之后全家都到泽西岛去小游一次。
泽西岛是穷人们最理想的游玩地点,路并不远;乘小轮船渡过了海,便到了外国的土地上,因为这个小岛是属于英国的。因此,一个法国人只要航行两个钟头,就可以到一个邻国去看看这个民族,并且研究一下在大不列颠国旗覆盖下的这个岛上的风俗,那里的风俗据说话直率的人说来是十分不好的。
泽西岛的旅行成了我们朝思暮想,时时刻刻盼望、等待的一件事了。
我们终于动身了。我现在想起来还像是昨天刚发生的事: 轮船靠着格朗维尔码头生火待发;我的父亲慌慌张张地监视着我们的三个包袱搬上船;我的母亲不放心地挽着我那未嫁姐姐的胳膊。自从二姐出嫁后,我的大姐就像一窝鸡里剩下的一只小鸡一样有点丢魂失魄;在我们后边是那对新婚夫妇,他们总落在后面,使我常常要回过头去看看。
汽笛响了。我们已经上了船,轮船离开了防波堤,在风平浪静,像绿色大理石桌面一样平坦的海上驶向远处。我们看着海岸向后退去,正如那些不常旅行的人们一样,感到快活而骄傲。
我的父亲高高挺着藏在礼服里面的肚子,这件礼服,家里人在当天早上仔细地擦掉了所有的污迹,此刻在他四周散布着出门日子里必有的汽油味;我一闻到这股气味,就知道星期日到了。
我的父亲忽然看见两位先生在请两位打扮很漂亮的太太吃牡蛎。一个衣服褴褛的年老水手拿小刀撬开牡蛎,递给了两位先生,再由他们传给两位太太。他们的吃法也很文雅,一方精致的手帕托着蛎壳,把嘴稍稍向前伸着,免得弄脏了衣服;然后嘴很快地微微一动就把汁水喝了进去,蛎壳就扔在海里。
在行驶着的海船上吃牡蛎,这件文雅的事毫无疑问打动了我父亲的心。他认为这是雅致高级的好派头儿,于是他走到我母亲和两位姐姐身边问道:“你们要不要我请你们吃牡蛎?”
我的母亲有点迟疑不决,她怕花钱;但是两位姐姐马上表示赞成。我的母亲于是很不痛快地说:“我怕伤胃,你买给孩子们吃好了,可别太多,吃多了要生病的。”
然后转过身对着我,她又说:“至于约瑟夫,他用不着吃了,别把小孩子惯坏了。”
我只好留在我母亲身边,心里觉得这种不同的待遇很不公道。我一直望着我的父亲,看见他郑重其事地带着两个女儿和女婿向那个衣服褴褛的老水手走去。
先前的那两位太太已经走开,我父亲就教给姐姐怎样吃才不至于让汁水洒出来,他甚至要吃一个做做样子给她们看。他刚一试着模仿那两位太太,就立刻把牡蛎的汁水全溅在他的礼服上,我于是听见我的母亲嘟囔着说:“何苦来!老老实实待一会儿多好!”
不过我的父亲突然间好像不安起来;他向旁边走了几步,瞪着眼看着挤在卖牡蛎的身边的女儿女婿,突然他向我们走了回来。他的脸色似乎十分苍白,眼神也跟寻常不一样。他低声对我母亲说:“真奇怪!这个卖牡蛎的怎么这样像于勒!”
我的母亲有点莫名其妙,就问:“哪个于勒?”
我的父亲说:“就……就是我的弟弟呀……如果我不知道他现在是在美洲,有很好的地位,我真会以为就是他哩。”
我的母亲也怕起来了,结结巴巴地说:“你疯了!既然你知道不是他,为什么这样胡说八道?”
可是我的父亲还是放不下心,他说:“克拉丽丝,你去看看吧!最好还是你去把事情弄个清楚,你亲眼去看看。”
她站起身来去找她两个女儿。我也端详了一下那个人。他又老又脏,满脸都是皱纹,眼睛始终不离开他手里干的活儿。
我的母亲回来了。我看出她在哆嗦。她很快地说:“我看就是他。去跟船长打听一下吧。可要多加小心,别叫这个小子又回来缠上咱们!”
我的父亲赶紧去了,我这次可跟着他走了。我心里感到异常激动。
船长是个大高个儿,瘦瘦的,蓄着长长的颊须,他正在驾驶台上散步,那不可一世的神气,就仿佛他指挥的是一艘开往印度的大邮船。
我的父亲客客气气地和他搭上了话,一面恭维一面打听与他职业上有关的事情,例如: 泽西是否重要?有何出产?人口多少?风俗习惯如何?土地性质如何等等。
不知道内情的人还以为他们谈论的至少是美利坚合众国哩。
后来终于谈到我们搭乘的这只船:“快速号”,接着又谈到船员。最后我的父亲才有点局促不安地问:“您船上有一个卖牡蛎的,看上去倒很有趣。您知道点儿这个人的底细吗?”
船长最后对这番谈话感到不耐烦了,他冷冷地回答:“他是个法国老流浪汉,去年我在美洲碰到他,就把他带回国。据说他在勒阿弗尔还有亲戚,不过他不愿回去找他们,因为他欠着他们钱。他叫于勒……姓达尔芒什,或者是达尔旺什,总之是跟这差不多的那么一个姓。听说他在那边曾经一度阔绰过,可是您看他今天落泊到了什么地步。”
我的父亲脸色煞白,两眼呆直,嗓子发哽,说:“啊!啊!好……很好……我并不感到奇怪……谢谢您,船长。”
他说完就走了,船长困惑不解地望着他走远了。
他回到我母亲身旁,神色是那么张皇,母亲赶紧对他说:“你先坐下吧!别叫他们看出来。”
他一屁股就坐在长凳上,嘴里结结巴巴地说着:“是他,真是他!”
然后他就问:“咱们怎么办呢?……”
我母亲马上回答:“应该把孩子们领开。约瑟夫既然已经全知道了,就让他去把他们找回来。千万要留心,别叫咱们女婿起疑心。”
我的父亲好像吓傻了,低声嘟哝着:“真是飞来横祸!”
我的母亲突然大发雷霆,说:“我早就知道这个贼不会有出息,早晚会再来缠上我们!倒好像一个达夫朗什家里的人还能让人抱什么希望似的!”
我父亲用手抹了一下额头,正如平常受到太太责备时那样。
我母亲接着又说:“把钱交给约瑟夫,叫他赶快去把牡蛎钱付清。已经够倒霉的了,要是再被这个讨饭的认出来,在这船上可就有热闹看了。咱们到船那头去,注意别叫那人挨近我们!”
她站了起来,他们在给了我一个五法郎的银币以后,就走了。
我的两个姐姐等着父亲不来,正在纳闷。我说妈妈有点晕船,随即问那个卖牡蛎的:“应该付您多少钱,先生?”
我真想喊他:“我的叔叔。”
他回答:“两个半法郎。”
我把五法郎的银币给了他,他把找头找回给我。
我看了看他的手,那是一只满是皱痕的水手的手,我又看了看他的脸,那是一张贫困衰老的脸,满面愁容,疲惫不堪,我心里默念道:“这是我的叔叔,父亲的弟弟,我的亲叔叔。”
我给了他半个法郎的小费,他赶紧谢我:“上帝保佑您,我的年轻先生!”
说话的声调是穷人接到施舍时的声调。我心想他在那边一定要过饭。两个姐姐看我这么慷慨,觉得奇怪,仔细地端详着我。等我把两法郎交给我父亲,母亲诧异起来,问:“吃了三个法郎?……这不可能。”
我用坚定的口气宣布:“我给了半个法郎的小费。”
我的母亲吓了一跳,瞪着眼睛望着我说:“你简直是疯了!拿半个法郎给这个人,给这个无赖!……”
她没有再往下说,因为我的父亲望望女婿对她使了个眼色。
后来大家都不再说话。
在我们面前,天边远远地仿佛有一片紫色的阴影从海里钻出来。那就是泽西岛了。
当船驶到防波堤附近的时候,我心里产生了一种强烈的愿望: 我想再看一次我的叔叔于勒,想到他身旁,对他说几句温暖的安慰话。
可是他已经不见了,因为没有人再吃牡蛎: 毫无疑问,他已回到他所住的那龌龊的舱底了,这个可怜的人啊!
我们回来的时候改乘圣玛洛号船,以免再遇见他。我的母亲一肚子心事愁得了不得。
我再也没见过我父亲的弟弟!
今后您还会看见我有时候要拿一个五法郎的银币给要饭的,其缘故就在此。

La Belle et la Bête (1757)

Il était une fois un marchand qui était extrêmement riche. Il avait six enfants, trois garçons et trois filles ; et comme ce marchand était un homme d'esprit, il n'épargnait rien pour l'éducation de ses enfants, et leur donnait toutes sortes de maîtres. Ses filles étaient très belles, mais la cadette surtout se faisait admirer, et on ne l'appelait, quand elle était petite, que la belle enfant. En sorte que le nom lui en resta, ce qui donna beaucoupde jalousie à ses sœurs. Cette cadette, qui était plus belle que ses sœurs, était aussi meilleure qu'elles. Les deux aînées avaient beaucoup d'orgueil, parce qu'elles étaient riches ; elles faisaient les dames et ne voulaient pas recevoir les visites des autres filles de marchands. Elles allaient tous les jours au bal, à la comédie, à la promenade, et se moquaient de leur cadette, qui employait la plus grande partie de son temps à lire de bons livres. Comme on savait que ces filles étaient fort riches, plusieurs gros marchands les demandèrent en mariage ; mais les deux aînées répondaient qu'elles ne se marieraient jamais, à moins qu'elles ne trouvent un duc, ou tout au moins, un comte. La Belle remerciait bien honnêtement ceux qui voulaient l'épouser, mais elle leur disait qu'elle était trop jeune, et qu'elle souhaitait tenir compagnie à son père, pendant quelques années.

Tout d'un coup, le marchand perdit son bien, et il ne lui resta qu'une petite maison de campagne, bien loin de la ville. Il dit en pleurant à ses enfants qu'il fallait aller demeurer dans cette maison, et qu'en travaillant comme des paysans, ils y pourraient vivre. Ses deux filles aînées répondirent qu'elles ne voulaient pas quitter la ville, et qu'elles avaient plusieurs fiancés qui seraient trop heureux de les épouser, bien qu’elles n’aient plus de fortune. Mais les bonnes demoiselles se trompaient : les hommes ne voulurent plus les regarder quand elles furent pauvres. Comme personne ne les aimait, à cause de leur fierté, on disait : « Elles ne méritent pas qu'on les plaigne. Nous sommes bien heureux de voir leur orgueil abaissé. Qu'elles aillent faire les dames en gardant les moutons. » Mais, en même temps, tout le monde disait : « Pour la Belle, nous sommes bien fâchés de son malheur ; c'est une si bonne fille. Elle parlait aux pauvres gens avec tant de bonté, elle était si douce, si honnête. » Il y eut même plusieurs gentils hommes qui voulurent l'épouser, bien qu’elle n’ait plus un sou, mais elle leur dit qu'elle ne pouvait abandonner son pauvre père dans son malheur, et qu'elle le suivrait à la campagne pour le consoler et l’aider à travailler.

Quand ils furent arrivés à leur maison de campagne, le marchand et ses trois fils s'occupèrent à labourer la terre. La Belle se levait à quatre heures du matin, et se dépêchait de nettoyer la maison et de préparer à dîner pour la famille. Elle eut d'abord beaucoup de peine, car elle n'était pas accoutumée à travailler comme une servante; mais au bout de deux mois, elle devint plus forte, et la fatigue lui donna une santé parfaite. Quand elle avait fait son ouvrage, elle lisait, elle jouait du clavecin, ou bien elle chantait en filant. Ses deux sœurs, au contraire, s'ennuyaient à mort ; elles se levaient à dix heures du matin, se promenaient toute la journée, et s'amusaient à regretter leurs beaux habits et lescompagnies. « Voyez notre cadette, disaient-elles entre elles, elle a l'âme basse, et est si stupide qu'elle est contente de sa malheureuse situation. »

Le bon marchand ne pensait pas comme ses filles. Il admirait la vertu de la Belle et, surtout, sa patience car ses sœurs, non contentes de lui laisser faire tout l'ouvrage de la maison, l'insultaient à tout moment.

Il y avait un an que cette famille vivait dans la solitude, lorsque le marchand reçut une lettre, par laquelle on lui annonçait qu'un navire, sur lequel il avait des marchandises, venait d'arriver heureusement. Cette nouvelle pensa tourner la tête à ses deux aînées, qui pensaient qu'à la fin, elles pourraient quitter cette campagne où elles s'ennuyaient tant. Et quand elles virent leur père prêt à partir, elles le prièrent de leur apporter des robes, des dentelles, des coiffures, et toutessortes de bagatelles. La Belle ne lui demandait rien, car elle pensaitque tout l'argent des marchandises ne suffirait pas pour acheter ce que ses sœurs souhaitaient.

– Tu ne me demandes pas de t'acheter quelque chose ? lui dit son père. 

– Puisque vous avez la bonté de penser à moi, lui dit-elle,je vous prie de m'apporter une rose, car il n'en pousse point ici.

Ce n'est pas que la Belle ait vraiment envie d'une rose, mais elle ne voulait pas condamner par son exemple la conduite de ses sœurs, qui auraient dit que c'était pour se faire remarquer qu'elle ne demandait rien. Le bon homme partit. Mais quand il fut arrivé, on lui fit un procès pour ses marchandises, et après avoir eu beaucoup de peine, il revint aussi pauvre qu'il était auparavant. Il n'avait plus que trente milles 1 pour arriver à sa maison, et il se réjouissait déjà du plaisir de voir ses enfantsmais, comme il fallait passer un grand bois, il se perdit. Il neigeait horriblement ; le vent était si fort qu'il le jeta deux fois à bas de son cheval et, la nuit étant venue, il pensa qu'il mourrait de faim, ou de froid, ou qu'il serait mangé par les loups qu'il entendait hurler autour de lui.

Tout d'un coup, il vit une grande lumière qui paraissait bien éloignée. Il marcha de ce côté-là et vit que cette lumière sortait d'un grand palais, qui était tout illuminé. Le marchand remercia Dieu du secours qu'il lui envoyait, et se hâta d'arriver à ce château. Mais il fut bien surprisde ne trouver personne dans les cours. Son cheval, qui le suivait, vit une grande écurie ouverte et entra dedans ; ayant trouvé du foin et de l'avoine, le pauvre animal, qui mourait de faim, se jeta dessus avec beaucoup d’appétit. Le marchand l'attacha dans l'écurie et marcha vers la maison, où il ne vit personne. Mais, étant entré dans une grande salle, il y trouva un bon feu et une table chargée de viande,où il n'y avait qu'un couvert. Comme la pluie et la neige l'avaient mouillé jusqu'aux os, il s'approcha du feu pour se sécher. Il pensait que le maître de la maison, ou ses domestiques ne tarderaient pas à arriver. Il attendit pendant un temps considérable. Mais onze heures ayant sonné sans qu'il ait vu personne, il ne put résister à la faim et prit un poulet, qu'il mangea en deux bouchées.

Il but aussi quelques coups de vin et, devenu plus hardi, sortit de la salle et traversa plusieurs grands appartements, magnifiquement meublés. À la fin, il trouva une chambre où il y avait un bon lit et, comme il était minuit passé et qu'il était las, il prit le parti de se coucher.

Il était dix heures du matin, quand il se leva le lendemain, et il fut bien surpris de trouver un habit fort propre, à la place du sien, qui était tout gâté. Assurément, dit-il en lui-même, ce palais appartient à quelquebonne fée, qui a eu pitié de ma situation. Il regarda par la fenêtre et ne vit plus de neige, mais des berceauxde fleurs qui enchantaient la vue. Il rentra dans la grande salle où il avait soupé la veille, et vit une petite table où il y avait du chocolat.

« Je vous remercie, Madame la fée, dit-il tout haut, d'avoir eu la bonté de penser à mon déjeuner. »

Le bonhomme, après avoir pris son chocolat, sortit pour aller chercher son cheval et, comme il passait sous un berceau de roses, il se souvint que la Belle lui en avait demandé, et cueillit une branche où il y en avait plusieurs. En même temps, il entendit un grand bruit, et vit venir à lui une bête si horrible, qu'il fut tout prêt de s'évanouir : « Vous êtes bien ingrat, lui dit la Bête, d'une voix terrible. Je vous ai sauvé la vie en vous recevant dans mon château et, pour ma peine, vous me volez mes roses, que j'aime mieux que tout au monde. Il faut mourir pour réparer cette faute. Je vousdonne un quart d'heure pour demander pardon à Dieu. »

Le marchand se jeta à genoux, et dit à la Bête, enjoignant les mains :

  • – Monseigneur, pardonnez-moi, je ne croyais pas vous offenser en cueillant une rose pour une de mes filles, qui m'en avait demandé.
  • – Je ne m'appelle point Monseigneur, répondit le monstre, mais la Bête. Je n'aime pas les compliments, moi, je veux qu'on dise ce que l'on pense. Ainsi, ne croyez pas me toucher par vos flatteries. Mais vous m'avez dit que vous aviez des filles. Je veux bien vous pardonner, à condition qu'une de vos filles vienne volontairement, pour mourir à votre place. Ne discutez pas. Partez. Et si vos filles refusent de mourir pour vous, jurez que vous reviendrez dans trois mois. »

Le bonhomme ne comptait pas sacrifier une de ses filles à ce vilain monstre; mais il pensa qu’il aurait au moins le plaisir de les embrasser encore une fois. Il jura donc de revenir, et la Bête lui dit qu'il pouvait partir quand il voudrait. « Mais, ajouta-t-elle, je ne veux pas que tu t'en ailles les mains vides. Retourne dans la chambre où tu as couché, tu y trouvera sun grand coffre vide. Tu peux y mettre tout ce qu'il te plaira, je le ferai porterchez toi. »

Il retourna dans la chambre où il avait couché et, y ayant trouvé une grande quantité de pièces d'or, il en emplit le grand coffre dont la Bête lui avait parlé. Puis, ayant repris son cheval, il sortit de ce palais avec une tristes se égale à la joie qu'il avait lorsqu'il y était entré. Son cheval prit de lui-même une des routes de la forêt et, en peu d'heures, le bonhomme arriva dans sa petite maison. Ses enfants se rassemblèrent autourde lui mais, au lieu d'être sensible à leurs caresses, le marchand se mit à pleurer en les regardant. Il tenait à la main la branche de roses qu'il apportait à la Belle. Il la lui donna, et lui dit : « La Belle, prenez ces roses. Elles coûteront bien cher à votre malheureux père. » Et tout de suite il raconta à sa famille la funeste aventure qui lui était arrivée. À ce récit, ses deux aînées jetèrent de grands cris, et dirent des injures à la Belle, qui ne pleurait point :

  • – Voyez ce que produit l'orgueil de cette petite créature, disaient-elles. Elle aurait mieux fait de demander des vêtements comme nous. Mais non, Mademoiselle voulait se distinguer. Elle va causer la mort de notre père, et elle ne pleure pas. 
  • – Cela serait inutile, reprit la Belle. Pourquoi pleurerais-je la mort de mon père ? Il ne périra point. Puisque le monstre veut bien accepter une de ses filles, je veux me livrer à toute sa furie, et je me trouve fort heureuse, puisqu'en mourant, j'aurai la joie de sauver mon père, et de lui prouver ma tendresse. 
  • – Non, ma sœur, lui dirent ses trois frères, vous ne mourrez pas. Nous irons trouver ce monstre, et nous périrons sous ses coups, si nous ne pouvons le tuer.
  • – Ne l'espérez pas, mes enfants,leur dit le marchand. La puissance de cette Bête est si grande qu'il ne me reste aucune espérance de la faire périr. Je suis charmé du bon cœur de la Belle, mais je ne veux pas l'exposerà la mort. Je suis vieux, il ne me reste que peu de temps à vivre, ainsi, je ne perdrai que quelques années de vie, que je ne regrette qu'à cause de vous, mes chersenfants. 
  • – Je vous assure, mon père, lui dit la Belle que vous n'irez pas à ce palaissans moi. Vous ne pouvez m'empêcher de vous suivre. Quoique je sois jeune, je ne suis pas fort attachée à la vie, et j'aime mieux être dévorée par ce monstre, que de mourir du chagrin que me donnerait votre perte.

On eut beau dire, la Belle voulut absolument partir pour le beau palais, et ses sœurs en étaient charmées, parce que les vertus de cette cadette leur avaient inspiré beaucoup de jalousie. Le marchand était si envahi par la douleur de perdre sa fille qu'il ne pensait pas au coffre qu'il avait rempli d'or. Mais, dès qu'il se fut enfermé dans sa chambre pour se coucher, il fut bien étonné de le trouver là. Il décida de ne point dire à ses enfants qu'il était devenu si riche, parce que ses filles auraient voulu retourner à la ville, mais il confia ce secret à la Belle, qui lui apprit, qu'il était venu quelques gentilshommes pendant son absence, et qu'il y en avait deux qui aimaient ses sœurs. Elle pria son père de les marier, car elle était si bonne qu'elle les aimait, et leur pardonnait de tout son cœur le mal qu'elles lui avaient fait. Ces deux méchantes filles se frottèrent les yeux avec un oignon pour pleurer lorsque la Belle partit avec son père ; mais ses frères pleuraient pour de bon, aussi bien que le marchand. Il n'y avait que la Belle qui ne pleurait point, parce qu'elle ne voulait pas augmenter leur douleur. Le cheval prit la route du palais et, sur le soir, ils l'aperçurent illuminé, comme la première fois. Le cheval alla tout seul à l'écurie, et le bonhomme entra avec sa fille dans la grande salle où ils trouvèrent une table magnifiquement servie, avec deux couverts. Le marchand n'avait pas le cœur à manger,mais Belle, s'efforçant de paraître tranquille, se mit à table, et le servit. Elle se disait en elle- même : « La Bête veut m'engraisser avant de me manger, puisqu'elle me fait si bonne chère. » Quand ils eurent soupé, ils entendirent un grand bruit, et le marchand dit adieu à sa pauvre fille en pleurant, car il comprit que c'était la Bête. Belle ne put s'empêcher de frémir, en voyant cette horrible figure, mais elle se rassurade son mieux, et le monstre lui ayant demandé si c'était de bon cœur qu'elle était venue, elle lui dit, en tremblant, que oui.

  • – Vous êtes bien bonne, dit la Bête, et je vous remercie. Bonhomme, partez demain matin, et ne vous avisez jamais de revenir ici. Adieu la Belle. 
  • – Adieu la Bête, répondit-elle, et tout de suite le monstre se retira.
  • – Ah, ma fille ! dit le marchand en embrassant la Belle, je suis à demi-mort de frayeur.
  • – Croyez-moi, laissez-moi ici, lui dit la Belle avec fermeté. Mon père, vous partirez demain matin, et vous m'abandonnerez au secours du Ciel. Peut-être aura-t-il pitié de moi.

Ils allèrent se coucher et croyaient ne pas dormir de toute la nuit mais, à peine furent-ils dans leur lit que leurs yeux se fermèrent. Pendant son sommeil, la Belle vit une dame qui lui dit : « Je suis contente de votre bon cœur, la Belle. La bonne action que vous faites, en donnant votre vie pour sauver celle de votre père, ne demeurera point sans récompense. »

Lorsque son père fut parti, la Belle s'assit dans la grande salle et se mit à pleurer aussi. Mais comme elle avait beaucoupde courage, elle se recommanda à Dieu et résolut de ne se point chagriner, pour le peu de temps qu'elle avait à vivre ; car elle croyait fermement que la Bête la mangerait le soir. Elle décida de se promener en attendant, et de visiter ce beau château. Elle ne pouvait s'empêcher d'en admirer la beauté. Mais elle fut bien surprise de trouver une porte, sur laquelle il y avait écrit : Appartement de la Belle. Elle ouvrit cette porte avec précipitation, et fut éblouie de la magnificence qui y régnait. Mais ce qui frappa le plus sa vue, ce fut une grande bibliothèque, un clavecin, et plusieurs livres de musique. « On ne veut pas que je m'ennuie », dit-elle tout bas. Elle pensa ensuite que si elle n’avait qu'un jour à demeurer ici, on ne la soignerait pas ainsi. Cette pensée ranima son courage. Elle ouvrit la bibliothèque et vit un livre où était écrit en lettres d'or : « Souhaitez, commandez, vous êtes ici la reine et la maîtresse. »

« Hélas ! dit-elle en soupirant, je ne souhaite rien que de revoir mon pauvre père, et de savoir ce qu'il fait à présent. » Elle avait dit cela en elle-même. Quelle fut sa surprise, en jetant les yeux sur un grand miroir, d'y voir sa maison, où son père arrivait avec un visage extrêmement triste. Ses sœurs venaient au-devant de lui et, malgré les grimaces qu'elles faisaient pour paraître affligées, la joie qu'elles avaient de la perte de leur sœur paraissait sur leur visage. Un moment après, tout cela disparut, et la Belle ne put s'empêcher de penser que la Bête était bien complaisante et qu'elle n'avait rien à craindre d'elle.

À midi, elle trouva la table mise et, pendant son dîner, elle entendit un excellent concert, sans pourtant voir personne. Le soir, comme elle allait se mettre à table, elle entendit le bruit que faisait la Bête, et ne put s'empêcher de frémir. 

– La Belle, lui dit ce monstre, voulez-vous bien que je vous voie souper ? 

– Vous êtes le maître, répondit la Belle en tremblant. 

– Non, répondit la Bête, il n'y a ici de maîtresse que vous. Vous n'avez qu'à me dire de m'en aller, si je vous ennuie. Je sortirai tout de suite. Dites-moi, n'est-ce pas que vous me trouvez bien laid ? 

– C’est vrai, dit la Belle, car je ne sais pas mentir, mais je crois que vous êtes fort bon. – Vous avez raison, dit le monstre. Mais, outre que je suis laid, je n'ai point d'esprit. Je saisbien que je ne suis qu'une bête. 

– On n'est pas bête, reprit la Belle, quand on croit n'avoir point d'esprit. Un sot n'a jamais su cela. 

– Mangez donc, la Belle, lui dit le monstre, et tâchez de ne pas vous ennuyer dans votre maison. Car tout ceci est à vous, et j'aurais du chagrin, si vous n'étiez pas contente. – Vous avez bien de la bonté, dit la Belle. Je vous avoue que je suis bien contente de votre cœur. Quand j'y pense, vous ne me paraissez plus si laid. 

– Oh oui, répondit la Bête, j'ai le cœur bon, mais je suis un monstre. 

– Il y a bien des hommes qui sont plus monstres que vous, dit la Belle, et je vous aime mieux avec votre figure que ceux qui, avec la figure d'hommes, cachent un cœur faux et ingrat 3. 

– Si j'avais de l'esprit, reprit la Bête, je vous ferais un grand compliment pour vous remercier, mais je suisunstupide. Et tout ce que je puis vousdire, c'est que je vous aime bien.

La Belle soupa de bon appétit. Elle n'avait presque plus peur du monstre. Mais elle manqua mourir de frayeur lorsqu'illui dit : « La Belle, voulez-vous être ma femme ? »

Elle fut quelque temps sans répondre ; elle avait peur d'exciterla colère du monstre en le refusant elle lui dit pourtant en tremblant : « Non, la Bête. »

Sur le moment, ce pauvre monstre voulut soupirer, et il fit un sifflement si épouvantable que tout le palais en retentit. Mais Belle fut bientôt rassurée car la Bête, lui ayant dit tristement adieu, sortit de la chambre,en se retournant de temps en temps pour la regarder encore. Belle se voyant seule, sentit une grande compassion 4 pour cette pauvre Bête. « Hélas, disait-elle, c'est bien dommage qu'elle soit si laide, elle est si bonne ! »

Belle passa trois mois dans ce palais avec assez de tranquillité. Tous les soirs, la Bête lui rendait visite, parlait avec elle pendant le souper. L'habitude de le voir l'avait accoutumée à sa laideur et, loin de craindrele moment de sa visite, elle regardait souvent sa montre pour voir s'il était bientôt neuf heures, car la Bête ne manquait jamais de venir à cette heure-là. Il n'y avait qu'une chose qui faisait de la peine à la Belle, c'est que le monstre, avant de se coucher,lui demandait toujourssi elle voulait être sa femme, et paraissait pénétré de douleur, lorsqu'elle lui disait que non. Elle lui dit un jour : 

– Vous me faites de la peine, la Bête. Je voudrais pouvoir vous épouser,mais je suis trop sincère pour vous faire croire que cela arrivera. Je serai toujours votre amie, tâchezde vous contenter de cela. 

– Il le faut bien, reprit la Bête. Je me rends justice. Je sais que je suis bien horrible. Mais je vous aime beaucoup et je suis très heureux que vous acceptiezde rester ici. Promettez-moi que vous ne me quitterezjamais.

La Belle rougit à ces paroles. Elle avait vu dans son miroir que son père était malade de chagrin de l'avoir perdue, et elle souhaitait le revoir. 

– Je pourrais bien vous promettre, dit-elle à la Bête, de ne vous jamais quitter tout à fait, mais j'ai tant envie de revoir mon père que je mourraide douleur si vous me refusezce plaisir. 

– J'aime mieux mourir moi-même, dit ce monstre, que de vous donner du chagrin. Je vous enverrai chez votre père, vous y resterez, et votre pauvre Bête en mourra de douleur. 

– Non, lui dit la Belle, en pleurant. Je vous aime trop pour vouloir causer votre mort. Je vous promets de revenir dans huit jours. Vous m'avez fait voir que mes sœurs sont mariées et que mes frères sont partis pour l'armée. Mon père est tout seul, permettez que je reste chez lui une semaine. 

– Vous y serez demain au matin, dit la Bête mais souvenez-vous de votre promesse. Vous n'aurez qu'à mettre votre bague sur une table en vous couchant,quand vous voudrez revenir. Adieu la Belle.

La Bête soupira selon sa coutume, en disant ces mots, et la Belle se coucha toute triste de la voir affligée. Quand elle se réveilla le matin, elle se trouva dans la maison de son père et, ayant sonné une clochettequi était à côté de son lit, elle vit venir la servante qui poussa un grand cri en la voyant. Le bonhomme accourut à ce cri et faillit mourir de joie en revoyant sa chère fille. Ils se tinrent embrassés plus d'un quart d'heure. La Belle, après les premiers transports, pensa qu'elle n'avait point d'habits pour se lever. Mais la servante lui dit qu'elle venait de trouver dans la chambre voisine un grand coffre, plein de robes toutes d'or, garnies de diamants. Belle remercia la bonne Bête de ses attentions. Elle prit la moins riche de ces robes, et dit à la servante de ranger les autres, dont elle voulait faire présent à ses sœurs. Mais à peine eut-elle prononcé ces paroles que le coffre disparut. Son père lui dit que la Bête voulait qu'elle garde tout cela pour elle et, aussitôt, les robes et le coffre revinrent à la même place. La Belle s'habillaet, pendant ce temps, on alla avertir ses sœurs, qui accoururent avec leurs maris. Elle sétaient toutes deux fort malheureuses. L'aînée avait épousé un gentilhomme, beau comme l'amour, mais il était si amoureux de sa propre figure qu'il n'était occupé que de cela, depuis le matin jusqu'au soir, et méprisait la beauté de sa femme. La seconde avait épousé un homme qui avait beaucoup d'esprit, mais il ne s'en servait que pour faire enrager tout le monde, et sa femme la première.Les sœurs de la Belle manquèrent mourir de douleur quand elles la virent habillée comme une princesse, et plus belle que le jour. Elle eut beau les caresser, rien ne put étouffer leur jalousie, qui augmenta beaucoup, quand elle leur eut conté combien elle était heureuse.Ces deux jalouses descendirent dans le jardin pour y pleurer tout à leur aise, et elles se disaient : « Pourquoi cette petite créature est-elle plus heureuse que nous ? Ne sommes-nous pas plus joli esqu'elle ? »

  • – Ma sœur, dit l'aînée, il me vient une pensée. Tâchons de l'arrêter ici plus de huit jours, sa sotte Bête se mettra en colère de ce qu'elle lui aura manqué de parole, et peut-être qu'elle la dévorera. 
  • – Vous avez raison, ma sœur, répondit l'autre. Pour cela, soyons très gentilles avec elle.

Ayant pris cette résolution, elles remontèrent et firent tant d'amitié à leur sœur que la Belle en pleura de joie. Quand les huit jours furent passés,les deux sœurs s'arrachèrent les cheveux, et firent semblant d’être si affligées 5 de son départ,qu'elle promit de rester encore huit jours.

Cependant Belle se reprochait le chagrin qu'elle allait donner à sa pauvre Bête, qu'elle aimait de tout son cœur, et elle s'ennuyait de ne la plus voir. La dixième nuit qu'elle passa chez son père, elle rêva qu'elle était dans le jardin du palais, et qu'elle voyait la Bête, couchéesur l'herbe et prête à mourir, qui lui reprochait son ingratitude. La Belle se réveilla en sursaut et versa des larmes.

  • « Ne suis-je pas bien méchante, disait-elle, de donner du chagrin à une Bête, qui a pour moi tant de bonté ? Est-ce sa faute, si elle est si laide et si elle a peu d'esprit ? Elle est gentille, cela vaut mieux que tout le reste. Pourquoi n'ai-je pas voulu l'épouser ? Je serais plus heureuse avec elle, que mes sœurs avec leurs maris. Ce n'est, ni la beauté, ni l'espritd'un mari qui rendentune femme contente. C'est la bonté du caractère, la vertu, l’amabilité. Et la Bête a toutes ces bonnes qualités. Je n'ai point d'amour pour elle, mais j'ai de l'estime, de l'amitié,et de la reconnaissance. Allons, il ne faut pas la rendre malheureuse. Je me reprocherais toute ma vie mon ingratitude. »

À ces mots, Belle se lève, met sa bague sur la table, et revient se coucher. À peine fut-elle dans son lit, qu'elle s'endormit et, quand elle se réveilla le matin, elle vit avec joie qu'elle était dans le palais de la Bête. Elle s'habilla magnifiquement pour lui plaire, et s'ennuya à mourir toute la journée, en attendant neuf heures du soir. Mais l'horlogeeut beau sonner, la Bête ne parut point. La Belle, alors, craignit d'avoir causé sa mort. Elle courut tout le palais, en jetant de grands cris. Elle était au désespoir. Après avoir cherché partout,elle se souvint de son rêve, et courut dans le jardin,vers le canal, où elle l'avait vue en dormant. Elle trouva la pauvre Bête étendue sans connaissance, et elle crut qu'elle était morte. Elle se jeta sur son corps, sans avoir horreur de sa figure, et sentant que son cœur battait encore, elle prit de l'eau dans le canal, et lui en jeta sur la tête. La Bête ouvrit les yeux et dit à la Belle :

– Vous avez oublié votre promesse. Le chagrin de vous avoir perdue m'a poussé à me laisser mourir de faim. Mais je meurs content, puisque j'ai le plaisir de vousrevoir encore une fois.

– Non, ma chère Bête, vous ne mourrez point, lui dit la Belle. Vous vivrez pour devenir mon époux. Dès ce moment, je vous donne ma main, et je jure que je ne serai qu'à vous. Hélas, je croyais n'avoir que de l'amitiépour vous, mais la douleurque je sens me fait voir que je ne pourrais vivre sans vous voir.

À peine la Belle eut-elle prononcé ces paroles qu'elle vit le château brillant de lumière, des feux d'artifices, et entendit de la musique : tout lui annonçaitune grande fête. Mais toutes ces beautés n'arrêtèrent point sa vue. Elle se retourna vers sa chère Bête. Quelle surprise ! La Bête avait disparu, et elle ne vit plus à ses pieds qu'un prince plus beau que l'amour, qui la remerciait d'avoir brisé son enchantement. Quoique ce prince méritât toute son attention, elle ne put s'empêcher de lui demander où était la Bête.

– Vous la voyez à vos pieds, lui dit le prince. Une méchante sorcière m'avait condamné à rester sous cette figure jusqu'à ce qu'une belle fille accepte de m'épouser, et elle m'avait défendu de faire paraître mon esprit. Ainsi, il n'y avait que vous dans le monde assez aimable pour vous laisser toucher par la bonté de mon caractère.

La Belle, agréablement surprise, donna la main à ce beau prince pour l’aiderà se relever. Ils allèrent ensemble au château, et la Belle manqua mourir de joie en trouvant dans la grande salle son père et toute sa famille, que la belle dame, qui lui était apparueen songe, avait transportés au château.

– Belle, lui dit cette dame, qui était une grande fée, venez recevoir la récompense de votre bon choix. Vous avez préféré la vertu à la beauté et à l'esprit, vous méritez de trouvertoutes ces qualités réunies en une même personne. Vous allez devenir une grande reine. J'espère que le trône ne détruira pas vos vertus. Pour vous, mesdemoiselles, dit la fée aux deux sœurs de Belle, je connais votre cœur, et toute la malice qu'il enferme. Devenez deux statues ; mais conservez toute votre raison sous la pierre qui vous enveloppera. Vous demeurerez à la porte du palais de votre sœur, et je ne vous impose point d'autre peine que d'être témoins de son bonheur. Vous ne pourrez revenir dans votre premier état qu'au moment où vous reconnaîtrez vos fautes. Mais j'ai bien peur que vous ne restiez toujours statues. On se corrige de l'orgueil, de la colère,de la gourmandise et de la paresse ; mais c'est une espèce de miracleque la conversion d'un cœur méchant et envieux. 📗

Voir : [Archive ##eye##]

Sur-le-champ 6, la fée donna un coup de baguette,qui transporta tous ceux qui étaient dans cette salle dans le royaume du prince. Ses sujets le virent avec joie, et il épousa la Belle, qui vécut avec lui fort longtemps, et dans un bonheur parfait, parce qu'il était fondé sur la vertu. 

Jeanne-Marie Leprince de Beaumont

Jeanne-Marie Leprince de Beaumont(1711-1780) est une enseignante et écrivaine française. Son conte le plus célèbre, La Belle et la Bête, a été adaptéà plusieurs reprises au cinéma,en particulier par Jean Cocteau en 1946.

Le paradis des feuilles mortes

枯叶的天堂

La forêt était grande et peuplée de toutes sortes d'arbres à feuilles caduques. Arrachées aux branches par la puie et le vent, les feuilles avaient peu à peu tissé un épais tapis sur le sol. Deux feuilles, les dernières qu'il portât encore, se balançaient au sommet d'un arbre. L'une s'appelait Ole, l'autre Trufa. Ole et Trufa étaient suspendues à la même brindille. Pour une raison qu'elles ignoraient, elles avaient survécu à toutes les pluies, à toutes les gelées nocturnes, à toutes les bises. Ole et Trufa attribuaient leur survie à l'amour profond qui les unissait. Une feuille ne peut pas faire grand-chose pour sa compagne lorsque tombe la pluie, souffle le vent ou tambourine la grêle. Mais Ole encourageait Trufa à la moindre occasion. Pendant les pires tempêtes, quand le vent faisait tomber non seulement des feuilles, mais aussi des branches, Ole criait: "Accroche-toi bien, Trufa!"

Durant les nuits froides et venteuses, Trufa se plaignait parfois:

"Mon heure est venue, Ole, mais tiens bon, toi!"

"A quoi bon, Trufa? Sans toi, ma vie n'a pas de sens. Si tu tombes, je te suivrai."

"Non, Ole, non! Une feuille qui peut résister doit le faire..."

"Seulement si tu restes près de moi, "disait Ole. "Le jour, je te regarde et j'admire ta beauté. La nuit, je respire ton parfum. Etre la seule feuille d'un arbre? Non, jamais!"

"Ole, tes mots sont doux, mais ils ne sont pas vrais. Tu sais très bien que je ne suis plus jolie. Regarde! Je suis ridée, racornie. J'ai tout perdu, sauf mon amour pour toi."

"N'est-ce pas assez? De toutes nos richesses, l'amour est la plus noble et la plus grande," affirmait Ole. "Tant que nous nous aimerons, nous résisterons. Ni le vent ni la tempête ne pourront nous détruire."

Comme Ole disait ces mots, ce que Trufa craignait depuis tant de mois arriva: une bourrasque arracha Ole à la brindille. Trufa se mit à trembler, à frissonner, et faillit être emportée elle aussi, mais le vent l'épargna. Elle vit Ole tomber en tournoyant. Alors, dans le language des feuilles, elle l'appela: "Ole! Reviens. Ole! Ole!"

Mais, déjà, Ole se fondait dans le tapis de feuilles, et Trufa resta sur la branche, seule...

Après quelque temps, Trufa s'assoupit ou, plutôt, sombra dans une sorte de langueur. Quand elle se réveilla, elle n'était plus dans l'arbre, le vent l'en avait arrachée tandis qu'elle dormait. Elle se sentait différente de ce qu'elle était lorsque l'aube la réveillait là-haut, sur sa brindille. Toutes ses peurs, ses craintes avaient disparu. Elle savait maintenant qu'elle n'était pas seulement une feuille, un jouet du vent. Mais bien une portion de l'univers. Elle n'était ni petite, ni faible, ni éphémère, mais un morceau d'éternité.

A côté d'elle gisait Ole. Les deux feuilles se retrouvèrent, et la tendresse qu'elles éprouvaient l'une pour l'autre était plus grande que jamais. Leur amour n'était plus de ceux qui dépendent de la chance ou du caprice: il était aussi puissant et éternel que l'univers lui-même. Cette mort qu'elles avaient redoutée chaque jour et chaque nuit était finalement une rédemption. Une brise se leva, emportant dans les aires Ole et Trufa. Ensemble, les deux feuilles s'envolèrent, heureuses comme seuls peuvent l'être ceux qui, après avoir birsé leurs chaînes, se sont fondus dans l'éternité.

- Isaac Bashevis Singer

LA DERNIÈRE CLASSE《最后一课》胡适(译)

    • 译序
      • 著者都德生於西曆千八百四十年,卒於千八百九十七年,為法國近代文章鉅子之一。
        當西曆千八百七十年,法國與普魯士國開釁,法人大敗,普軍盡據法之東境;明年進圍法京巴黎,破之。和議成,法人賠款五千兆弗郎,給合華銀二千兆元,蓋五倍於吾國庚子賠款云。賠款之外,復割阿色司、娜戀兩省之地以與普國。此篇托為阿色司省一小學生之語氣,寫割地之慘,以激揚法人愛國之心。
        — 胡适 民國元年九月記於美國

En Français

« Vos parents n’ont pas assez tenu à vous voir instruits. Ils aimaient mieux vous envoyer travailler à la terre ou aux filatures pour avoir quelques sous de plus. Moi-même, n’ai-je rien à me reprocher ? Est-ce que je ne vous ai pas souvent fait arroser mon jardin au lieu de travailler ? Et quand je voulais aller pêcher des truites, est-ce que je me gênais pour vous donner congé ?… »

Alors, d’une chose à l’autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue française, disant que c’était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide : qu’il fallait la garder entre nous et ne jamais l’oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave, tant qu’il tient bien sa langue, c’est comme s’il tenait la clef de sa prison… Puis il prit une grammaire et nous lut notre leçon. J’étais étonné de voir comme je comprenais. Tout ce qu’il disait me semblait facile, facile. Je crois aussi que je n’avais jamais si bien écouté, et que lui, non plus, n’avait jamais mis autant de patience à ses explications. On aurait dit qu’avant de s’en aller le pauvre homme voulait nous donner tout son savoir, nous le faire entrer dans la tête d’un seul coup.

La leçon finie, on passa à l’écriture. Pour ce jour-là, M. Hamel nous avait préparé des exemples tout neufs, sur lesquels était écrit en belle ronde : France, Alsace, France, Alsace. Cela faisait comme des petits drapeaux qui flottaient tout autour de la classe, pendus à la tringle de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s’appliquait, et quel silence !

On n’entendait rien que le grincement des plumes sur le papier. Un moment des hannetons entrèrent ; mais personne n’y fit attention, pas même les tout petits qui s’appliquaient à tracer leurs bâtons, avec un cœur, une conscience, comme si cela encore était du français… Sur la toiture de l’école, des pigeons roucoulaient tout bas, et je me disais en les écoutant :

« Est-ce qu’on ne va pas les obliger à chanter en allemand, eux aussi ? »

De temps en temps, quand je levais les yeux de dessus ma page, je voyais M. Hamel immobile dans sa chaire et fixant les objets autour de lui, comme s’il avait voulu emporter dans son regard toute sa petite maison d’école… Pensez ! depuis quarante ans, il était là, à la même place, avec sa cour en face de lui et sa classe toute pareille. Seulement les bancs, les pupitres s’étaient polis, frottés par l’usage ; les noyers de la cour avaient grandi, et le houblon qu’il avait planté lui-même enguirlandait maintenant les fenêtres jusqu’au toit. Quel crève-cœur ça devait être pour ce pauvre homme de quitter toutes ces choses, et d’entendre sa sœur qui allait, venait, dans la chambre au-dessus, en train de fermer leurs malles ! car ils devaient partir le lendemain, s’en aller du pays pour toujours.
Tout de même, il eut le courage de nous faire la classe jusqu’au bout. Après l’écriture, nous eûmes la leçon d’histoire ; ensuite les petits chantèrent tous ensemble le ba be bi bo bu. Là-bas, au fond de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et, tenant son abécédaire à deux mains, il épelait les lettres avec eux. On voyait qu’il s’appliquait, lui aussi ; sa voix tremblait d’émotion, et c’était si drôle de l’entendre, que nous avions tous envie de rire et de pleurer. Ah ! je m’en souviendrai de cette dernière classe…

Tout à coup l’horloge de l’église sonna midi, puis l’Angelus. Au même moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l’exercice éclatèrent sous nos fenêtres… M. Hamel se leva tout pâle, dans sa chaire. Jamais il ne m’avait paru si grand.
« Mes amis, dit-il, mes amis, je… je… »

Mais quelque chose l’étouffait. Il ne pouvait pas achever sa phrase.

LA DERNIÈRE CLASSE (récit d’un petit alsacien)

Ce matin-là, j’étais très en retard pour aller à l’école, et j’avais grand-peur d’être grondé, d’autant que M. Hamel nous avait dit qu’il nous interrogerait sur les participes, et je n’en savais pas le premier mot. Un moment l’idée me vint de manquer la classe et de prendre ma course à travers champs.

Le temps était si chaud, si clair !

On entendait les merles siffler à la lisière du bois, et dans le pré Rippert, derrière la scierie, les Prussiens qui faisaient l’exercice. Tout cela me tentait bien plus que la règle des participes ; mais j’eus la force de résister, et je courus bien vite vers l’école.

En passant devant la mairie, je vis qu’il y avait du monde arrêté près du petit grillage aux affiches. Depuis deux ans, c’est de là que nous sont venues toutes les mauvaises nouvelles, les batailles perdues, les réquisitions, les ordres de la commandature ; et je pensai sans m’arrêter :

« Qu’est-ce qu’il y a encore ? »

Alors, comme je traversais la place en courant, le forgeron Wachter, qui était là avec son apprenti en train de lire l’affiche, me cria :

« Ne te dépêche pas tant, petit ; tu y arriveras toujours assez tôt à ton école ! »

Je crus qu’il se moquait de moi, et j’entrai tout essoufflé dans la petite cour de M. Hamel.

D’ordinaire, au commencement de la classe, il se faisait un grand tapage qu’on entendait jusque dans la rue : les pupitres ouverts, fermés, les leçons qu’on répétait très haut, tous ensemble, en se bouchant les oreilles pour mieux apprendre, et la grosse règle du maître qui tapait sur les tables :

« Un peu de silence ! »

Je comptais sur tout ce train pour gagner mon banc sans être vu ; mais, justement, ce jour-là, tout était tranquille, comme un matin de dimanche. Par la fenêtre ouverte, je voyais mes camarades déjà rangés à leurs places, et M. Hamel, qui passait et repassait avec la terrible règle en fer sous le bras. Il fallut ouvrir la porte et entrer au milieu de ce grand calme. Vous pensez, si j’étais rouge et si j’avais peur !

Eh bien, non ! M Hamel me regarda sans colère et me dit très doucement :

« Va vite à ta place, mon petit Franz ; nous allions commencer sans toi. »

J’enjambai le banc et je m’assis tout de suite à mon pupitre. Alors seulement, un peu remis de ma frayeur, je remarquai que notre maître avait sa belle redingote verte, son jabot plissé fin et la calotte de soie noire brodée qu’il ne mettait que les jours d’inspection ou de distribution de prix. Du reste, toute la classe avait quelque chose d’extraordinaire et de solennel. Mais ce qui me surprit le plus, ce fut de voir au fond de la salle, sur les bancs qui restaient vides d’habitude, des gens du village assis et silencieux comme nous : le vieux Hauser avec son tricorne, l’ancien maire, l’ancien facteur, et puis d’autres personnes encore. Tout ce monde-là paraissait triste ; et Hauser avait apporté un vieil abécédaire mangé aux bords, qu’il tenait grand ouvert sur ses genoux, avec ses grosses lunettes posées en travers des pages.

Pendant que je m’étonnais de tout cela, M. Hamel était monté dans sa chaire, et de la même voix douce et grave dont il m’avait reçu, il nous dit :

« Mes enfants, c’est la dernière fois que je vous fais la classe. L’ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l’allemand dans les écoles de l’Alsace et de la Lorraine… Le nouveau maître arrive demain. Aujourd’hui, c’est votre dernière leçon de français. Je vous prie d’être bien attentifs. »

Ces quelques paroles me bouleversèrent. Ah ! les misérables, voilà ce qu’ils avaient affiché à la mairie.

Ma dernière leçon de français !…

Et moi qui savais à peine écrire ! Je n’apprendrais donc jamais ! Il faudrait donc en rester là ! Comme je m’en voulais maintenant du temps perdu, des classes manquées à courir les nids ou à faire des glissades sur la Saar ! Mes livres que tout à l’heure encore je trouvais si ennuyeux, si lourds à porter, ma grammaire, mon histoire sainte, me semblaient à présent de vieux amis qui me feraient beaucoup de peine à quitter. C’est comme M. Hamel. L’idée qu’il allait partir, que je ne le verrais plus, me faisait oublier les punitions, les coups de règle.

Pauvre homme !

C’est en l’honneur de cette dernière classe qu’il avait mis ses beaux habits du dimanche, et, maintenant, je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient venus s’asseoir au bout de la salle. Cela semblait dire qu’ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette école. C’était aussi comme une façon de remercier notre maître de ses quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la patrie qui s’en allait…

J’en étais là de mes réflexions, quand j’entendis appeler mon nom. C’était mon tour de réciter. Que n’aurais-je pas donné pour pouvoir dire tout au long cette fameuse règle des participes, bien haut, bien clair, sans une faute ! mais je m’embrouillai aux premiers mots, et je restai debout à me balancer dans mon banc, le cœur gros, sans oser lever la tête. J’entendais M. Hamel qui me parlait :

« Je ne te gronderai pas, mon petit Franz, tu dois être assez puni… Voilà ce que c’est. Tous les jours on se dit : Bah ! j’ai bien le temps. J’apprendrai demain. Et puis tu vois ce qui arrive… Ah ! ç’a été le grand malheur de notre Alsace de toujours remettre son instruction à demain. Maintenant ces gens-là sont en droit de nous dire : Comment ! Vous prétendiez être Français, et vous ne savez ni parler ni écrire votre langue !… Dans tout ça, mon pauvre Franz, ce n’est pas encore toi le plus coupable. Nous avons tous notre bonne part de reproches à nous faire.

Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie et, en appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu’il put :

« VIVE LA FRANCE ! »

Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main, il nous faisait signe :

« C’est fini… allez-vous-en. »

汉语版

這一天早晨,我上學去,時候已很遲了,心中很怕先生要罵。況且昨天漢麥先生說過,今天他要考我們的動靜詞文法,我卻一個字都不記得了。我想到這裡,格外害怕,心想還是翹課去玩一天罷。你看天氣如此清明溫暖。那邊竹籬上,兩個小鳥兒唱得怪好聽。野外田裡,普魯士的兵士正在操演。我看了幾乎把動靜詞的文法都丟在腦後了。幸虧我膽子還小,不敢真個翹課,趕緊跑上學去。

我走到市政廳前,看見那邊圍了一大群的人,在那裡讀牆上的告示,我心裡暗想,這兩個,我們的壞消息,敗仗哪,賠款哪,都在這裡傳來。今天又不知有什麼壞新聞了。我也無心去打聽,一口氣跑到漢麥先生的學堂。

平日學堂剛上課的時候,總有很大的響聲,開抽屜關抽屜的聲音,先生鐵戒尺的聲音,種種響聲,街上也常聽得見。我本意還想趁這一陣亂響的裡面混了進去。不料今天我走到的時候,裡面靜悄悄地一點聲音都沒有。我朝視窗一瞧,只見同班的學生都坐好了,漢麥先生拿著他那塊鐵戒盡,踱來踱去。我沒法,只好硬著頭皮,推門進去,臉上怪難為情的。幸虧先生還沒有說什麼,他瞧見我,但說孩子快坐好,我們已要開講,不等你了。我一跳跳上了我的座位,心還是拍拍的跳。坐定了,定睛一看,才看出先生今天穿了一件很好看的暗綠袍子,挺硬的襯衫,小小的絲帽。這種衣服,除了行禮給獎的日子,他從不輕易穿起的。更可怪的,後邊那幾排空椅子上,也坐滿了人,這邊是前任的縣官,和郵政局長,那邊是赫叟那老頭子。還有幾位,我卻不認得了。這些人為什麼來呢?赫叟那老頭子,帶了一本初級文法書攤在膝頭上。他那副闊邊眼鏡,也放在書上,兩眼睜睜的望著先生。

我看這些人臉上都很愁的,心中正在驚疑,只見先生上了座位,端端敬敬的開口道:「我的孩子們,這是我最末了的一課書了。昨天柏林(普國京城)有令下來說,阿色司和娜戀兩省,現在既已割歸普國,從此以後,這兩省的學堂只可教授德國文字,不許再教法文了。你們的德文先生明天就到,今天是你們最末了一天的法文功課了。」

我聽了先生這幾句話,就象受了雷打一般。我這時才明白,剛才市政廳牆上的告示,原來是這麼一回事。這就是我最末了一天的法文功課了!我的法文才該打呢。我還沒學作法文呢。我難道就不能再學法文了?唉,我這兩年為什麼不肯好好的讀書?為什麼卻去捉鴿子打木球呢?我從前最討厭的文法書歷史書,今天都變了我的好朋友了。還有那漢麥先生也要走了。我真有點捨不得他。他從前那副鐵板板的面孔,厚沉沉的戒尺,我都忘記了。只是可憐他。原來他因為這是末了一天的功課,才穿上那身禮服。原來後面空椅子上那些人,也是捨不得他的。我想他們心中也在懊悔從前不曾好好學些法文,不曾多讀些法文的書。咳,可憐的很!……

我正在癡想,忽聽先生叫我的名字,問我動靜詞的變法。我站起來,第一個字就回錯了,我那時真羞愧無地,兩手撐住桌子,低了頭不敢抬起來。只聽得先生說道:「孩子,我也不怪你。你自己總夠受了。天天你們自己騙自己說,這算什麼?讀書的時候多著呢。明天再用功還怕來不及嗎?如今呢?你們自己想想看,你總算是一個法國人,連法國的語言文字都不知道,……」先生說到這裡,索性演說起來了。他說我們法國的文字怎麼好,說是天下最美最明白最合論理的文字。他說我們應該保存法文,千萬不要忘記了。他們:「現在我們總算是為人奴隸了。如果我們不忘我們祖國的言語文字,我們還有翻身的日子。」

先生說完了,翻開書,講今天的文法課。說也奇怪,我今天忽變聰明了。先生講的,我句句都懂得。先生也用心細廛,就象他恨不得把一生的學問今天都傳給我們。文法講完了,接著就是習字。今天習字的本子也換了,先生自己寫的好字,寫著「法蘭西」「阿色司」「法蘭西」「阿色司」四個大字,放在桌上,就象一面小小的國旗。

同班的人個人都用心寫字,一點聲息都沒有,但聽得筆尖在紙上颼颼的響。我一面寫字,一面偷偷的抬頭瞧瞧先生。只見他端坐在上面,動也不動一動,兩眼瞧瞧屋子這邊,又瞧瞧那邊。我心中怪難過,暗想先生在此住了四十年了,他的園子就在學堂門外,這些檯子凳子都是四十年的舊物。他手裡種的胡桃樹也長大了。窗子上的朱藤也爬上屋頂了。如今他這一把年紀,明天就要離去此地了。我仿佛聽見樓上有人走動,想是先生的老妹子在那邊收拾箱籠。我心中真替他難受。先生卻能硬著心腸,把一天功課,一一做去,寫完了字,又教了一課歷史。歷史完了,便是那班幼稚生的拼音。坐在後面的赫叟那老頭兒,戴上了眼鏡,也跟著他們拼那ba,be,bi,bo,bu(巴,卑,比,波,布)。我聽他的聲音都哽咽住了,很象哭聲。我聽了又好笑,又要替他哭。

這一回事,這末了一天的功課,我一輩子也不會忘記的。

忽然禮拜堂的鐘敲了十二響,遠遠地聽得喇叭聲,普魯士的兵操演回來,踏踏踏踏的走過我人的學堂。漢麥先生立起身來,面色都變了,開口道:「我的朋友們,我……我……」先生的喉嚨哽住了,不能再說下去。他走下座,取了一條粉筆,在黑板上用力寫了三個大字:「法蘭西萬歲。」他回過頭來,擺一擺手,好象說,散學了,你們去罷。

Les habits neufs de l'Empereur

LES HABITS NEUFS DU GRAND-DUC

Il y avait autrefois un grand-duc qui aimait tant les habits neufs, qu’il dépensait tout son argent à sa toilette. Lorsqu’il passait ses soldats en revue, lorsqu’il allait au spectacle ou à la promenade, il n’avait d’autre but que de montrer ses habits neufs. À chaque heure de la journée, il changeait de vêtements, et comme on dit d’un roi : « Il est au conseil, » on disait de lui : « Le grand-duc est à sa garde-robe. » La capitale était une ville bien gaie, grâce à la quantité d’étrangers qui passaient ; mais un jour il y vint aussi deux fripons qui se donnèrent pour des tisserands et déclarèrent savoir tisser la plus magnifique étoffe du monde. Non-seulement les couleurs et le dessin étaient extraordinairement beaux, mais les vêtements confectionnés avec cette étoffe possédaient une qualité merveilleuse : ils devenaient invisibles pour toute personne qui ne savait pas bien exercer son emploi ou qui avait l’esprit trop borné.

« Ce sont des habits impayables, pensa le grand-duc ; grâce à eux, je pourrai connaître les hommes incapables de mon gouvernement : je saurai distinguer les habiles des niais. Oui, cette étoffe m’est indispensable. »

Puis il avança aux deux fripons une forte somme afin qu’ils pussent commencer immédiatement leur travail.

Ils dressèrent en effet deux métiers, et firent semblant de travailler, quoiqu’il n’y eût absolument rien sur les bobines. Sans cesse ils demandaient de la soie fine et de l’or magnifique ; mais ils mettaient tout cela dans leur sac, travaillant jusqu’au milieu de la nuit avec des métiers vides.

« Il faut cependant que je sache où ils en sont, » se dit le grand-duc.

Mais il se sentait le cœur serré en pensant que les personnes niaises ou incapables de remplir leurs fonctions ne pourraient voir l’étoffe. Ce n’était pas qu’il doutât de lui-même ; toutefois il jugea à propos d’envoyer quelqu’un pour examiner le travail avant lui. Tous les habitants de la ville connaissaient la qualité merveilleuse de l’étoffe, et tous brûlaient d’impatience de savoir combien leur voisin était borné ou incapable.

« Je vais envoyer aux tisserands mon bon vieux ministre, pensa le grand-duc, c’est lui qui peut le mieux juger l’étoffe ; il se distingue autant par son esprit que par ses capacités. »

L’honnête vieux ministre entra dans la salle où les deux imposteurs travaillaient avec les métiers vides.

« Bon Dieu ! pensa-t-il en ouvrant de grands yeux, je ne vois rien. » Mais il n’en dit mot.

Les deux tisserands l’invitèrent à s’approcher, et lui demandèrent comment il trouvait le dessin et les couleurs. En même temps ils montrèrent leurs métiers, et le vieux ministre y fixa ses regards ; mais il ne vit rien, par la raison bien simple qu’il n’y avait rien.

« Bon Dieu ! pensa-t-il, serais-je vraiment borné ? Il faut que personne ne s’en doute. Serais-je vraiment incapable ? Je n’ose avouer que l’étoffe est invisible pour moi.

— Eh bien ! qu’en dites-vous ? dit l’un des tisserands.

— C’est charmant, c’est tout à fait charmant ! répondit le ministre en mettant ses lunettes. Ce dessin et ces couleurs.... oui, je dirai au grand-duc que j’en suis très-content.

— C’est heureux pour nous, » dirent les deux tisserands ; et ils se mirent à lui montrer des couleurs et des dessins imaginaires en leur donnant des noms. Le vieux ministre prêta la plus grande attention, pour répéter au grand-duc toutes leurs explications.

Les fripons demandaient toujours de l’argent, de la soie et de l’or ; il en fallait énormément pour ce tissu. Bien entendu qu’ils empochèrent le tout ; le métier restait vide et ils travaillaient toujours.

Quelque temps après, le grand-duc envoya un autre fonctionnaire honnête pour examiner l’étoffe et voir si elle s’achevait. Il arriva à ce nouveau député la même chose qu’au ministre ; il regardait et regardait toujours, mais ne voyait rien.

« N’est-ce pas que le tissu est admirable ? demandèrent les deux imposteurs en montrant et expliquant le superbe dessin et les belles couleurs qui n’existaient pas.

— Cependant je ne suis pas niais ! pensait l’homme. C’est donc que je ne suis pas capable de remplir ma place ? C’est assez drôle, mais je prendrai bien garde de la perdre. »

Puis il fit l’éloge de l’étoffe, et témoigna toute son admiration pour le choix des couleurs et le dessin.

« C’est d’une magnificence incomparable, » dit-il au grand-duc, et toute la ville parla de cette étoffe extraordinaire.

Enfin, le grand-duc lui-même voulut la voir pendant qu’elle était encore sur le métier. Accompagné d’une foule d’hommes choisis, parmi lesquels se trouvaient les deux honnêtes fonctionnaires, il se rendit auprès des adroits filous qui tissaient toujours, mais sans fil de soie ni d’or, ni aucune espèce de fil.

« N’est-ce pas que c’est magnifique ! dirent les deux honnêtes fonctionnaires. Le dessin et les couleurs sont dignes de Votre Altesse. »

Et ils montrèrent du doigt le métier vide, comme si les autres avaient pu y voir quelque chose.

« Qu’est-ce donc ? pensa le grand-duc, je ne vois rien. C’est terrible. Est-ce que je ne serais qu’un niais ? Est-ce que je serais incapable de gouverner ? Jamais rien ne pouvait m’arriver de plus malheureux. » Puis tout à coup il s’écria : C’est magnifique ! J’en témoigne ici toute ma satisfaction. »

Il hocha la tête d’un air content, et regarda le métier sans oser dire la vérité. Tous les gens de sa suite regardèrent de même, les uns après les autres, mais sans rien voir, et ils répétaient comme le grand-duc : « C’est magnifique ! » Ils lui conseillèrent même de revêtir cette nouvelle étoffe à la première grande procession. « C’est magnifique ! c’est charmant ! c’est admirable ! » exclamaient toutes les bouches, et la satisfaction était générale.

Les deux imposteurs furent décorés, et reçurent le titre de gentilshommes tisserands.

Toute la nuit qui précéda le jour de la procession, ils veillèrent et travaillèrent à la clarté de seize bougies. La peine qu’ils se donnaient était visible à tout le monde. Enfin, ils firent semblant d’ôter l’étoffe du métier, coupèrent dans l’air avec de grands ciseaux, cousirent avec une aiguille sans fil, après quoi ils déclarèrent que le vêtement était achevé.

Le grand-duc, suivi de ses aides de camp, alla l’examiner, et les filous, levant un bras en l’air comme s’ils tenaient quelque chose, dirent :

« Voici le pantalon, voici l’habit, voici le manteau. C’est léger comme de la toile d’araignée. Il n’y a pas de danger que cela vous pèse sur le corps, et voilà surtout en quoi consiste la vertu de cette étoffe.

— Certainement, répondirent les aides de camp ; mais ils ne voyaient rien, puisqu’il n’y avait rien.

— Si Votre Altesse daigne se déshabiller, dirent Vignette de Bertall les fripons, nous lui essayerons les habits devant la grande glace. »

Le grand-duc se déshabilla, et les fripons firent semblant de lui présenter une pièce après l’autre. Ils lui prirent le corps comme pour lui attacher quelque chose. Il se tourna et se retourna devant la glace.

« Grand Dieu ! que cela va bien ! quelle coupe élégante ! s’écrièrent tous les courtisans. Quel dessin ! quelles couleurs ! quel précieux costume ! »

Le grand maître des cérémonies entra.

« Le dais sous lequel Votre Altesse doit assister à la procession est à la porte, dit-il.

— Bien ! je suis prêt, répondit le grand-duc. Je crois que je ne suis pas mal ainsi. »

Et il se tourna encore une fois devant la glace pour bien regarder l’effet de sa splendeur.

Les chambellans qui devaient porter la queue firent semblant de ramasser quelque chose par terre ; puis ils élevèrent les mains, ne voulant pas convenir qu’ils ne voyaient rien du tout.

Tandis que le grand-duc cheminait fièrement à la procession sous son dais magnifique, tous les hommes, dans la rue et aux fenêtres, s’écriaient : « Quel superbe costume ! Comme la queue en est gracieuse ? Comme la coupe en est parfaite ! » Nul ne voulait laisser voir qu’il ne voyait rien ; il aurait été déclaré niais ou incapable de remplir un emploi. Jamais les habits du grand-duc n’avaient excité une telle admiration.

« Mais il me semble qu’il n’a pas du tout d’habit, observa un petit enfant.

— Seigneur Dieu, entendez la voix de l’innocence ! » dit le père.

Et bientôt on chuchota dans la foule en répétant les paroles de l’enfant.

« Il y a un petit enfant qui dit que le grand-duc n’a pas d’habit du tout !

— Il n’a pas du tout d’habit ! » s’écria enfin tout le peuple.

Le grand-duc en fut extrêmement mortifié, car il lui semblait qu’ils avaient raison. Cependant il se raisonna et prit sa résolution :

« Quoi qu’il en soit, il faut que je reste jusqu’à la fin ! »

Puis, il se redressa plus fièrement encore, et les chambellans continuèrent à porter avec respect la queue qui n’existait pas.

版本2:Les Habits neufs de l’Empereur

Adaptation d’un conte de Hans Christian Andersen

Il était une fois, dans un pays riche et prospère, un empereur qui n’aimait qu’une seule chose : les beaux habits. Il avait des centaines de costumes, tous plus beaux les uns que les autres, qui lui avaient coûté une fortune, et il en souhaitait de plus beaux encore. 

Un jour, deux malins escros se présentèrent à l’Empereur avec une idée bien précise en tête : 

-Majesté dit l’un, nous sommes les meilleurs tisserands que vous puissiez trouver. Nous fabriquons les étoffes et les tissus les plus magnifiques… 

-Notre habileté est si grande, notre travail est d’une telle finnesse dit l’autre, que nos costumes deviennent invisibles à qui travaille moins bien que nous et à toute personne sotte. 

L’Empereur les écouta avec la plus grande attention, rêvant déjà des costumes splendides que ces deux hommes si talentueux pourraient lui confectionner. Il voulut qu’on lui tisse immédiatement une étoffe et donna une grosse somme d’argent pour que les tisserands puissent acheter les fils de soie et d’or les plus précieux et commencer leur besogne aussitôt. 

Les deux compères installèrent avec grand sérieux leur métier à tisser dans une salle du palais et se mirent au travail…Ou plutôt, ils se mirent à faire semblant de travailler, car il n’y avait aucun fil sur les bobines et aucune étoffe sortant du métier.Lorsque quelqu’un venait admirer leur travail et s’étonnait de ne rien voir, ni fil ni étoffe, ils répondaient : 

 -Notre travail est d’une telle finesse qu’il est invisible aux personnes sottes ou qui n’ont pas notre talent.

Un matin à son réveil, l’Empereur éprouva le désir de savoir à quoi ressemblait l’étoffe qu’il avait commandée. Il convoqua l’un de ses plus vieux ministres, qu’il estimait être le plus honnête, et lui ordonna d’aller juger de l’avancement du travail. 

Le ministre obéit et pénétra dans la salle où travaillaient les deux hommes, penchés sur leur métier sans fil ni étoffe. 

Le vieil homme ouvrit tout grand les yeux, ajusta son lorgnon et resta la bouche ouverte. 

-Ciel, s’exclama-t-il, comment est-il possible que je ne voie rien ?

Pourtant, pour ne point paraître sot, il ne souffla mot. Et lorsque les deux tisserands lui demandèrent ce qu’il pensait des motifs arrangés avec art et des couleurs si exceptionnelles, il se dit : 

-Serais-je donc idiot ?... Ma foi, il vaut mieux que personne ne le sache. Faisons comme si je voyais cette étoffe, où c’en est fini de ma place de ministre ! 

-Alors, monsieur le ministre, pensez-vous que cette étoffe sera du goût de sa Majesté l’Empereur ? 

-Vraiment, Messieurs, ce dessin, ces couleurs ! Je n’ai jamais rien vu de pareil. Je vais sans tarder dire à l’Empereur, que je suis enchanté de votre travail. Voyant que leur travail, bien qu’invisible, convenait aux gens de la cour, les deux hommes demandèrent davantage d’argent, de soie et d’or, qu’ils s’empressèrent, de nouveau, de cacher dans un coffre avant de se remettre au travail. Quelques temps plus tard, l’Empereur voulut admirer l’étoffe de son futur costume de ses propres yeux.

Il alla donc rendre visite aux tisserands, accompagné de ses conseillers et des hautes personnalités du royaume. Il resta ébahi lorsqu’il ne vit sur le métier ni fil ni étoffe, mais pour ne pas paraître sot, il exprima sa grande satisfaction. 

-Voilà une étoffe magnifique, dit-il, je veux que l’on me coupe un costume dans ce tissu, que je porterai lors du prochain défilé. 

On vit alors les deux compères, armés de grands ciseaux, occupés à couper dans le vide et à coudre avec des aiguilles sans fil les pièces de l’étoffe invisible. Lorsque l’Empereur essaya ses nouveaux habits, il les trouva si fins et si légers qu’il fut fort satisfait. Entièrement nu, il se tourna et se retourna devant le miroir et décida qu’il porterait ce costume pour le défilé. Et, partout sur son passage, la foule applaudit et poussa des cris d’admiration, jusqu’au moment où une petite voix se fit entendre, plus forte que les autres : 

-Mais l’Empereur est tout nu, cria un petit garçon. 

Un autre le répéta, puis un autre, et toute la foule se mit à rire, tandis que l’Empereur se mit à rougir, honteux de s’être montré nu et de ne pas avoir vu la vérité. 

汉语版:皇帝的新衣

许多年前,有一个皇帝,为了穿得漂亮,不惜把所有的钱都花掉。他既不关心他的军队,也不喜欢去看戏,也不喜欢乘着马车去游公园——除非是为了去炫耀一下他的新衣服。他每一天每个小时都要换一套衣服。人们提到他,总是说:“皇上在更衣室里。”

有一天,他的京城来了两个骗子,自称是织工,说能织出人间最美丽的布。这种布不仅色彩和图案都分外美观,而且缝出来的衣服还有一种奇怪的特性:任何不称职的或者愚蠢得不可救药的人,都看不见这衣服。

“那真是理想的衣服!”皇帝心里想,“我穿了这样的衣服,就可以看出在我的王国里哪些人不称职;我就可以辨别出哪些是聪明人,哪些是傻子。是的,我要叫他们马上为我织出这样的布来。”于是他付了许多钱给这两个骗子,好让他们马上开始工作。

他们摆出两架织布机,装作是在工作的样子,可是他们的织布机上连一点东西的影子也没有。他们急迫地请求发给他们一些最细的生丝和最好的金子。他们把这些东西都装进自己的腰包,只在那两架空织布机上忙忙碌碌,直到深夜。

“我倒很想知道衣料究竟织得怎样了。”皇帝想。不过,想起凡是愚蠢或不称职的人就看不见这布,心里的确感到不大自然。他相信自己是无须害怕的,但仍然觉得先派一个人去看看工作的进展情形比较妥当。全城的人都听说这织品有一种多么神奇的力量,所以大家也都渴望借这个机会测验一下:他们的邻人究竟有多么笨,或者有多么傻。

“我要派我诚实的老大臣到织工那儿去。”皇帝想,“他最能看出这布料是什么样子,因为他很有理智,就称职这点说,谁也不及他。”

这位善良的老大臣来到那两个骗子的屋子里,看见他们正在空织布机上忙碌地工作。

“愿上帝可怜我吧!”老大臣想,他把眼睛睁得特别大,“我什么东西也没有看见!”但是他没敢把这句话说出口来。

那两个骗子请他走近一点,同时指着那两架空织布机问他花纹是不是很美丽,色彩是不是很漂亮。可怜的老大臣眼睛越睁越大,仍然看不见什么东西,因为的确没有东西。

“我的老天爷!”他想,“难道我是愚蠢的吗?我从来没有怀疑过自己。这一点决不能让任何人知道。难道我是不称职的吗?不成!我决不能让人知道我看不见布料。”

“哎,您一点意见也没有吗?”一个正在织布的骗子说。

“哎呀,美极了!真是美极了!”老大臣一边说,一边从他的眼镜里仔细地看,“多么美的花纹!多么美的色彩!是的,我将要呈报皇上,我对这布料非常满意。”

“嗯,我们听了非常高兴。”两个骗子齐声说。于是他们就把色彩和稀有的花纹描述了一番,还加上些名词。老大臣注意地听着,以便回到皇帝那儿可以照样背出来。事实上他也这样做了。

这两个骗子又要了更多的钱,更多的生丝和金子,说是为了织布的需要。他们把这些东西全装进了腰包。

过了不久,皇帝又派了另外一位诚实的官员去看工作进行的情况。这位官员的运气并不比头一位大臣好:他看了又看,但是那两架空织布机上什么也没有,他什么东西也看不出来。

“你看这段布美不美?”两个骗子问。他们指着,描述着一些美丽的花纹枣事实上它们并不存在。

“我并不愚蠢呀!”这位官员想,“这大概是我不配有现在这样好的官职吧。这也真够滑稽,但是我决不能让人看出来。”他就把他完全没看见的布称赞了一番,同时保证说,他对这些美丽的色彩和巧妙的花纹感到很满意。“是的,那真是太美了!”他对皇帝说。

城里所有的人都在谈论着这美丽的布料。

皇帝很想亲自去看一次。他选了一群特别圈定的随员其中包括已经去看过的那两位诚实的大臣。他就到那两个狡猾的骗子那里。这两个家伙正在以全副精力织布,但是一根丝的影子也看不见。

“您看这布华丽不华丽?”那两位诚实的官员说,“陛下请看:多么美的花纹!多么美的色彩!”他们指着那架空织布机,他们相信别人一定看得见布料。

“这是怎么一回事呢?”皇帝心里想,“我什么也没有看见!这可骇人听闻了。难道我是一个愚蠢的人吗?难道我不够资格当皇帝吗?这可是最可怕的事情。”“哎呀,真是美极了!”皇帝说,“我十分满意!”

于是他点头表示满意。他仔细地看着织布机,他不愿说出什么也没看到。跟着他来的全体随员也仔细地看了又看,可是他们也没比别人看到更多的东西。他们像皇帝一样,也说:“哎呀,真是美极了!”他们向皇帝建议,用这新的、美丽的布料做成衣服,穿着这衣服去参加快要举行的游行大典。“这布是华丽的!精致的!无双的!”每人都随声附和着。每人都有说不出的快乐。皇帝赐给骗子“御聘织师”的头衔,封他们为爵士,并授予一枚可以挂在扣眼上的勋章。

第二天早上,游行大典就要举行了。头一天夜晚,两个骗子整夜点起十六支以上的蜡烛。人们可以看到他们是在赶夜工,要把皇帝的新衣完成。他们装作从织布机上取下布料,用两把大剪刀在空中裁了一阵子,同时用没有穿线的针缝了一通。最后,他们齐声说:“请看!新衣服缝好了!”

皇帝亲自带着一群最高贵的骑士们来了。两个骗子各举起一只手,好像拿着一件什么东西似的。他们说:“请看吧,这是裤子,这是袍子,这是外衣。”“这些衣服轻柔得像蜘蛛网一样,穿的人会觉得好像身上没有什么东西似的,这也正是这些衣服的优点。”

“一点也不错。”所有的骑士都说。可是他们什么也看不见,因为什么东西也没有。

“现在请皇上脱下衣服,”两个骗子说,“好让我们在这个大镜子面前为您换上新衣。”

皇帝把他所有的衣服都脱下来了。两个骗子装作一件一件地把他们刚才缝好的新衣服交给他。他们在他的腰周围弄了一阵子,好像是为他系上一件什么东西似的----这就是后裙。皇上在镜子面前转了转身子,扭了扭腰。

“上帝,这衣服多么合身啊!裁得多么好看啊!”大家都说,“多么美的花纹!多么美的色彩!这真是贵重的衣服。”

“大家都在外面等待,准备好了华盖,以便举在陛下头顶上去参加游行大典。”典礼官说。

“对,我已经穿好了。”皇帝说,“这衣服合我的身吗?”于是他又在镜子面前把身子转动了一下,因为他要使大家觉得他在认真地观看他的美丽的新装。

那些托后裙的内臣都把手在地上东摸西摸,好像他们正在拾起衣裙似的。他们开步走,手中托着空气他们不敢让人瞧出他们实在什么东西也没看见。

这样,皇帝就在那个富丽的华盖下游行起来了。站在街上和窗子里的人都说:“乖乖!皇上的新装真是漂亮!他上衣下面的后裙是多么美丽!这件衣服真合他的身材!”谁也不愿意让人知道自己什么也看不见,因为这样就会显出自己不称职,或是太愚蠢。皇帝所有的衣服从来没有获得过这样的称赞。

“可是他什么衣服也没穿呀!”一个小孩子最后叫了出来。

“上帝哟,你听这个天真的声音!”爸爸说。于是大家把这孩子讲的话私下里低声地传播开来。

“他并没穿什么衣服!有一个小孩子说他并没穿什么衣服呀!”

“他实在没穿什么衣服呀!”最后所有的百姓都说。皇帝有点儿发抖,因为他觉得百姓们所讲的话似乎是真的。不过他心里却这样想:“我必须把这游行大典举行完毕。”因此他摆出一副更骄傲的神气。他的内臣们跟在他后面走,手中托着一条并不存在的后裙。