La vie végane à travers les siècles

Pas de viande, évidemment. Mais pas non plus de lait, de fromage, ni d’œuf. Les végans ne se contentent pas de renoncer aux chairs mortes, ils écartent de leur alimentation tout produit dérivé des vies animales. Plus stricts encore que les végétariens et les végétaliens, ils bannissent cuir, laine et autres matières en provenance du corps d’autres espèces. Souvent, on imagine que cette exigence radicale est récente. On croit y voir une mode contemporaine, un engouement postmoderne, rejeton de l’écologie profonde et de l’antispécisme. Erreur !
L’affaire dure depuis plus de vingt-cinq siècles. Le terme « végan » est récent, la doctrine est ancienne. En Inde, elle figure dans des textes immémoriaux, avant de se développer, notamment, chez les jaïns et les bouddhistes. En Europe, Pythagore, un des premiers philosophes de la Grèce ancienne, symbolise ce mode de vie. Son nom demeure associé, au fil de l’histoire, au refus de tuer des animaux pour les manger, à la volonté de respecter leur dignité propre et leur intégrité. Et les discussions ne cessent pas.
Descartes fustige les « rêveries de Pythagore », tandis que Bernard Mandeville, en 1714, réplique qu’un « sectateur de Descartes […] endurci » devrait, à la vue du sang versé, abandonner sa « ridicule philosophie » des animaux-machines incapables de souffrir. En lisant la centaine de textes rassemblés par Renan Larue, professeur à l’université de Californie à Santa Barbara, on mesure la profondeur historique du débat, ses constantes, mais aussi ses variantes et son évolution.
Méfaits sur la santé
Quelle que soit l’époque, l’alimentation carnée est présentée par ses adversaires comme une aberration allant toujours « contre »… la morale, la sensibilité, la santé. Tuer pour se nourrir est donc, pour des raisons éthiques, jugé indigne d’un humain responsable, ou bien vécu comme insupportable, du point de vue de l’émotion et de l’empathie : « Le sang ruisselle dans les rues, […] vos souliers en sont rougis », écrit Louis-Sébastien Mercier dans Tableau de Paris, en 1783. À ces considérations s’ajoute la liste des méfaits sur la santé attribués à l’alimentation carnée, supposée contraire à notre physiologie : « La chair n’est pas l’aliment naturel de l’homme », souligne, par exemple, le bénédictin Grégoire Berthelet, auteur, en 1731, du Traité historique et moral de l’abstinence de viande.
Parmi tous les auteurs convoqués figurent des philosophes, tels Rousseau, Bentham, Schopenhauer, Thoreau, des écrivains, de Tolstoï à Kafka en passant par Upton Sinclair, et nombre de militants, anciens, telle Louise Michel, ou contemporains, comme Tom Regan, auteur d’un livre qui marque un tournant, Les Droits des animaux (1983 ; Hermann, 2013). Il préconise de ne plus réformer, mais de tout arrêter, élevages, abattoirs, utilisation des animaux. Au lieu d’« élargir les cages », il s’agit pour lui de les supprimer. Cette copieuse anthologie voit se côtoyer arguments, époques et regards différents, malheureusement d’une manière un peu fouillis et très partisane. Elle n’oublie certes pas de faire entendre les voix de quelques adver-saires et critiques des thèses véganes, mais sans construire un débat de fond. Si tous les textes ne sont pas « essentiels », contrairement à ce qu’indique le sous-titre de l’ouvrage, l’ensemble fourmille d’informations, de découvertes et de fils à suivre. A condition de les démêler.🔚