Taïwan: un lourd héritage historique

Publié 2022-09-15 Par Anoushka Notaras© RFIVues
Après plusieurs décennies de tensions diplomatiques, la visite de la présidente de la Chambre des représentants américaine, Nancy Pelosi, à Taïwan, le 2 août 2022, semble avoir porté les relations entre la Chine et les États-Unis à un niveau critique. Les revendications d’appartenance de Taïwan par la Chine continentale et les enjeux géostratégiques auxquels l’île est soumise depuis de nombreuses années ont fait d’elle un État de facto sans reconnaissance internationale. Cela n’a pas empêché sa population, composée aujourd’hui de 23 millions de Taïwanais, de construire sa propre identité. Pour comprendre pourquoi Taïwan se trouve aujourd’hui au cœur de l’inquiétante crise sino-américaine, il faut remonter au XVIIe siècle, au début des relations historiques de l’île avec la Chine, induites par sa proximité géographique avec le continent.

Les Portugais sont les premiers Occidentaux à arriver sur l’île en 1542. Ils lui donnent le nom de Formose : « Ilha formosa », la « belle île ». À cette époque, les habitants de Taïwan ne sont pas chinois mais des Austronésiens qui seraient venus du sud-est de la Chine vers 3 000 avant J.-C. 

Au début du XVIIe siècle, Espagnols et Hollandais s’affrontent pour faire de Taïwan un relais de commerce entre la Chine et le Japon. Les Hollandais s’imposent et colonisent l’île en y développant l’agriculture et le commerce. Face à la résistance des populations aborigènes qu’ils tentent de christianiser, ils font venir des paysans de la province continentale du Fujian pour l’exploitation des terres des plaines occidentales de l’île.

En 1661, les Hollandais sont chassés par Zheng Chenggong, un pirate-marchand chinois aussi connu sous le nom de Koxinga. Motivé par des intérêts mercantiles et politiques, ce fidèle de l’ancienne dynastie Ming trouve avec 25 000 hommes refuge sur l’île de Taïwan, d’où il va mener la guerre contre les Mandchous de la dynastie Qing au pouvoir sur le continent. Après sa mort en 1662, son fils Zheng Jing dirige l’île d’une main de fer. Des dizaines de milliers de partisans Ming (majoritairement Han) migrent depuis le continent, contribuant une nouvelle fois au peuplement chinois de l’île.

En 1683, les Qing reprennent le contrôle de l’île et l’incorporent à l’empire chinois qui va l’administrer pendant plus de deux cents ans. La population initiale d’environ 120 000 personnes passe à près de 3 millions en 1860, dont 3,58 % aborigènes. Cependant, face à l’accroissement de la population chinoise, les populations autochtones, bien que minoritaires, organisent des mouvements de révolte contre les autorités mandchoues en place.

Taïwan, première colonie japonaise

Au terme d’une année de guerre avec le Japon de Meiji, la Chine cède l’île à l’empire nippon qui lui impose la signature du traité de Shimonoseki, le 17 avril 1895, faisant de Taïwan la première colonie japonaise. Le Japon assujettit l’île pour les besoins de la métropole et maintient une oppression culturelle sur les populations chinoises et aborigènes qui organisent la résistance à travers des mouvements d’agitation politique et la lutte armée.

Pendant ce temps, sur le continent, la révolution chinoise de 1911 a renversé la dynastie Qing et en 1912, la République de Chine arrive au pouvoir, gouvernée par le Kuomintang (KMT), le Parti nationaliste chinois mené par Sun Yat-sen. À la mort de ce dernier en 1925, le commandant Tchang Kaï-chek prend les rênes du KMT et rompt son alliance avec le Parti communiste chinois (PCC) dont l’influence grandissante représente une menace pour les nationalistes. C’est le début de la guerre civile chinoise qui dure de 1927 à 1949.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945, le Japon capitule et, avec la dissolution de son empire colonial, Taïwan est restituée à la République de Chine, toujours en guerre contre le PCC. Tchang Kaï-chek y établit une administration autoritaire et se heurte à la défiance des Taïwanais qui, après cinquante ans de colonisation japonaise, sont peu enclins au nationalisme chinois qui leur est imposé.

Face à la Chine communiste, le gouvernement de Taïwan représente la « Chine libre » aux yeux des Américains et d’une partie des Occidentaux qui lui confèrent le statut de représentant légitime de la Chine à la récente Organisation des Nations unies.

Une Chine, deux républiques

En 1949, la guerre civile chinoise prend fin avec la victoire du Parti communiste chinois de Mao Zedong et la proclamation de la République populaire de Chine, le 1er octobre 1949 à Pékin.

Acculé, Tchang Kaï-chek trouve refuge sur Taïwan où il est rejoint par 1,5 à 2 millions de partisans nationalistes du Kuomintang venus du continent grâce à l’appui politique et financier des États-Unis. Il y installe le gouvernement de la République de Chine et impose une sévère dictature militaire assortie d’une loi martiale permanente à la population taïwanaise qui aspire plutôt à des idées indépendantistes.

Dans ce nouveau contexte mondial de guerre froide dans lequel les Occidentaux, menés par les États-Unis, s’opposent au bloc communiste de l’URSS, la République de Chine et la République populaire de Chine revendiquent chacune leur légitimité pour incarner la Chine. Malgré un déséquilibre des forces, la première veut reconquérir la Chine continentale et la seconde ambitionne de rétablir le territoire impérial en récupérant Taïwan qu’elle considère comme lui appartenant, s’appuyant sur la reconquête de l’île par la dynastie Qing en 1683.

En 1950, la menace d’une attaque de l’île par la Chine communiste est jugulée par la guerre de Corée et le déploiement des flottes américaines dans le détroit de Formose, assurant ainsi la protection de Taïwan qui devient un allié capital des États-Unis dans la région. En 1954, à la fin des guerres de Corée et d’Indochine, les Américains signent des traités de défense mutuelle avec la Corée du Sud d’une part et avec Taïwan d’autre part, leur garantissant appui militaire, diplomatique et financier.

« Le miracle taïwanais »

La réforme agraire menée pendant les années 1950 réduit la dépendance de Taïwan aux importations et lui confère une certaine autonomie alimentaire. Au cours des années 1960, l’île connaît, grâce à l’aide américaine, un important développement économique basé sur l’exportation de produits manufacturés, en particulier du textile. Une politique d’incitation aux investissements étrangers et l’amélioration du système éducatif permet de développer l’industrie de technologie de pointe, dynamisant considérablement l’exportation de produits électroniques pendant les années 1970.

Cet expansionnisme économique a des répercussions sur le régime dictatorial qui s’assouplit progressivement après la mort de Tchang Kaï-chek en 1975, quand son fils Tchang Ching-kuo prend la tête du Kuomintang. La vision de reconquête de la Chine continentale, qui s’estompe avec la disparition des nationalistes de 1949, et la politique du parti unique sont peu compatibles avec le maintien du KMT au pouvoir. Non sans une certaine résistance, celui-ci permet ainsi aux candidats n’appartenant pas au parti national de participer aux élections locales.

Le processus de libéralisation est enclenché. Un nouveau parti politique, le Parti démocrate progressiste (PDP), est créé en 1986 et la loi martiale est levée en 1987. À la mort de Tchang Ching-kuo en 1988, Lee Teng-hui lui succède comme premier président d’origine taïwanaise à tête du KMT et poursuit la « taïwanisation » de l’île. Des changements constitutionnels sont lancés en 1990 et la démocratisation ne sera effective qu’en 1992 quand l’Assemblée législative (Yuan législatif) est élue par suffrage universel direct.

Autre Chine, autre voie

Cette période de prospérité contraste avec la morosité économique et sociétale de la République populaire de Chine qui, après l’échec du Grand Bond en avant (1958-1961), sa rupture avec l’URSS et l’isolement international provoqué par la Révolution culturelle (1966-1969), s’engage dans une politique internationale de normalisation avec les pays qui lui étaient hostiles. Ainsi, une partie des soutiens de Taïwan – y compris les États-Unis – changent de côté et, en 1971, Pékin est reconnu comme représentant légitime de la Chine par l’ONU et devient membre permanent du Conseil de sécurité. Taïwan est exclue de l’organisation.

Cependant, en 1979, le Congrès américain vote le Taiwan Relation Act, une loi qui ne reconnaît pas la République de Chine mais qui autorise l’État américain à vendre des armes défensives à Taïwan en cas d’agression chinoise, loi encore en vigueur aujourd’hui. Un positionnement ambigu de Washington qui laisse planer le doute quant à la réaction américaine face à une attaque de Pékin.

À la même époque, les réformes d’ouverture initiées par Deng Xiaoping sur le continent permettent à Taïwan d’exporter et d’investir en RPC, relançant des échanges interrompus depuis plusieurs décennies. La Chine, qui affiche une position modérée vis-à-vis de Taipei qu’elle compte toujours réintégrer, prône une unification pacifique dans laquelle « un pays, deux systèmes » serait possible. Une tentative de rapprochement peu réaliste alors que l’île a entamé son processus de démocratisation et que les événements de Tiananmen, en 1989, illustrent la réalité de la politique de répression chinoise.

Les relations diplomatiques s’enrayent, mais l’économie prospère

Le contexte géopolitique mondial se modifie avec la fin de la guerre froide en 1991, mais les tensions diplomatiques entre Washington et Pékin persistent, notamment à cause de la question de la souveraineté de Hong Kong et de la vente d’armes des Occidentaux à Taïwan.

En 1996, la République de Chine organise sa première élection présidentielle au suffrage universel. Pékin réagit en tirant trois missiles en direction de l’île pour intimider l’électorat taïwanais (« Troisième crise du détroit de Taïwan »). Les États-Unis déploient immédiatement leurs porte-avions dans le détroit pour signifier leur protection de l’île à Pékin.

En 1999, Pékin interrompt toute discussion avec Taipei, parce que son président, Lee Teng-hui, a défini les relations Taïwan-Chine comme des « relations spéciales entre deux États », s’opposant au principe de la Chine unique.

En 2000, l’élection de Chen Shui-bian du Parti démocrate progressiste à la tête du pays marque la première alternance politique sur Taïwan après plus de cinquante ans d’hégémonie du Kuomintang.

Les tensions entre les deux côtés du détroit montent encore d’un cran quand Chen Shui-bian, qui défend la souveraineté de Taïwan et une identité nationale distincte, tente d’organiser un référendum pour l’indépendance de l’île. Pékin réplique en 2005 en votant la loi « antisécession » qui officialise le principe d’une Chine unique et la possibilité d’une intervention militaire contre toute velléité d’indépendance.

Les échanges commerciaux, eux, connaissent un essor spectaculaire, notamment grâce à la « bulle internet ». La relocalisation des entreprises taïwanaises sur le continent, le développement des industries de haute technologie et du tourisme génèrent une croissance de 4 % pour Taïwan et facilitent l’accroissement économique de la Chine qui devient, en 2010, la deuxième puissance économique mondiale.

Un statu quo en danger ?

Après deux mandats du Parti démocratique progressiste, les élections de 2008 marquent le retour au pouvoir du Kuomintang, après que des soupçons de corruption ont écarté Chen Shui-bian. Si le nouveau président pro-chinois Ma Ying-jeou proclame ne vouloir « ni unification, ni indépendance, ni recours à la force », un rapprochement avec la Chine relance les échanges économiques et abaisse les tensions, favorisé par l’arrivée au pouvoir à Pékin de Xi Jingping en 2013.

Mais les choses changent quand Tsai Ing-wen (PDP) est élue à la présidence taïwanaise en 2016. Xi Jinping durcit considérablement sa position, suspend toute communication avec Taïwan et fait pression sur les quelques États qui reconnaissent encore Taipei. En 2020 et 2021, il multiplie les incursions des forces aériennes de l'Armée populaire de libération (APL) dans l’espace aérien taïwanais et demande à son armée de « se préparer à la guerre ». Dans cette escalade diplomatique où Chine et États-Unis se défient pour essayer de faire reculer l’autre, la visite de Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des représentants américaine, le 2 août 2022 à Taïwan, provoque « l’ire » de Pékin et conduit les relations entre les deux pays au bord de la rupture. L’état de statu quo dans lequel les Taïwanais, qui refusent tout rattachement à Pékin, s’étaient résolus à vivre, semble sérieusement remis en question. Plus encore, ils se retrouvent pris au piège au centre d’un conflit géopolitique majeur à l’issue aussi risquée qu’incertaine, pour eux-mêmes comme pour l’ensemble du monde.

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